Sorte d’anomalie inconnue, quelque part entre le délire absurde et le doigt d’honneur aux cahiers des charges,
Steak est un film fascinant et ambigu qui porte bien son titre. Pour répondre à toutes ses zones d’ombre et comprendre son humour mystérieux, Quentin Dupieux (Mister Oizo) nous a expliqué dans une interview anti-promotionnelle sa démarche, ses influences, ses revendications et revient sur la nature bâtarde de cette comédie faussement calibrée, drôlement inclassable, tristement comique et tragiquement absurde. S’il passe encore à côté de chez vous, vous savez ce qu’il vous reste à faire.
Doit-on considérer Steak comme «la nouvelle comédie avec Eric & Ramzy» vu qu’ils passent plus de la moitié du temps séparés ? Eric et Ramzy ont toujours été enfermés dans une case. Dès qu’il y a leur présence dans un film, le spectateur fan est en droit d’exiger du rire. Les jeunes vont voir ce film avec une attente précise. Et pendant le film, je comprends parfaitement que ces derniers regardent leur montre en se demandant pourquoi il n’y a pas eu de gags depuis dix minutes. Après,
Steak reste un film avec Eric et Ramzy dans le sens où il repose sur eux. Mais pas que sur eux. On ne retrouve pas le rythme habituel de leurs films. J’ai réalisé un premier film qui s’appelle «Non Film» que j’avais autoproduit. C’est lorsqu’ils l’ont découvert qu’ils sont tombés amoureux du film et voulaient en faire un avec moi parce qu’ils trouvaient ici matière à faire quelque chose de radicalement différent par rapport à ce qu’ils avaient fait auparavant. Dans
Steak, on est proche de la comédie tragique avec une façon un peu froide de créer des blagues. Mon but était de faire une comédie froide. J’au toujours été influencé par des cinéastes comme Lynch ou Cronenberg et quand tu y repenses, c’est vrai qu’il y a beaucoup d’humour dans le cinéma de Lynch. Si on prend un peu de recul et qu’on se détache de l’aspect purement angoissant, il y a des détails totalement débiles qui font rire.
On pense beaucoup au Buffet Froid, de Bertrand Blier. Ça, c’est incontestable. D’autant plus qu’il y a une logique sous l’apparent illogisme de
Steak. J’adore
Buffet Froid pour, justement, son extrême froideur et son fou rire intérieur. Quand j’ai découvert ce film, le rire était complètement nouveau. Je ne riais pas ouvertement mais intérieurement. Cela demande un certain plaisir intellectuel. Je pense que le public très jeune qui adore généralement les films d’Eric et Ramzy peut ne pas adhérer à ce mécanisme. Ils s’attendaient à rire fort. J’ai lu beaucoup de réactions sur le net où des gens dégoûtés disent que personne ne se marrait dans la salle. La merde médiatique passée, j’espère que le film connaîtra une seconde vie en vidéo parce qu’il n’y aura pas la pression dans la salle. Beaucoup ont considéré que si les 40 personnes présentes dans la salle ne sont pas mortes de rire, c’est que le film est raté.
Vous vous attendiez à une telle situation de rejet de la part des fans hardcore ? Pas à ce point. Je savais que la sortie de
Steak ne serait pas confidentielle. Un film avec Eric et Ramzy distribué par Studio Canal ne peut pas en soi sortir dans de mauvaises conditions. Je trouve ça spectaculaire de sortir un film d’art et d’essai sur 450 copies. Avec le recul, je pense que la seule erreur était marketing: mettre en gros sur l’affiche qu’il s’agissait de la nouvelle comédie de Eric et Ramzy. La bande-annonce était extrêmement trompeuse parce qu’elle-même ne représentait pas l’atmosphère du film. Je ne trouve pas ça non plus très bien étant donné que ça donne l’impression d’arnaquer les gens.