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Interview : Terry raconte Gilliam [page 1]

Par Arnaud BORDAS - publié le 10 novembre 2009 à 16h45 ,
MAJ le 10 novembre 2009 à 17h05 - 0 commentaire(s)

L'Homme qui tua Don Quichotte, le projet maudit de Terry Gilliam, résume à lui seul le parcours étonnant du cinéaste. Avorté au début de la décennie, à la suite d'un tournage chaotique et inachevé, le film vient finalement d'être relancé. Tout Terry Gilliam est là : dans cette guigne qui semble s'acharner sur lui mais qu'il continue d'ignorer superbement. Créateur d'univers surdoué, rêveur libertaire et foutraque, Gilliam est aussi un battant, un dur-à-cuire, un forceur de blocus qui ne lâche jamais le morceau. Comme le prouve également son dernier film, L'Imaginarium du Docteur Parnassus, qui est quand même arrivé à bon port malgré le décès en cours de tournage de son acteur principal, Heath Ledger. Pour nous, Terry Gilliam a accepté de passer en revue sa filmo de réalisateur (on ne compte donc pas les films des Monty Python qu'il a coréalisés avec Terry Jones), de nous raconter les problèmes qu'il a pu rencontrer sur chaque projet et de nous dire comment il les a surmontés. La parole est au maestro.
 
Jabberwocky - 1977
Il n'y a pas eu de réels ennuis sur ce tournage, sinon que je devais apprendre le métier de réalisateur. C'était la première fois que je réalisais seul, je voulais vraiment m'émanciper des Monty Python à cette époque et arrêter de mettre en boîte des successions de gags. Je voulais raconter une histoire, créer un univers à l'intérieur duquel je pourrais varier les genres. Et évidemment, ce n'était pas facile parce que j'ai dû faire des concessions, composer avec les autres personnes impliquées. Et vu que j'étais encore à mes débuts, je faisais plutôt profil bas quand des problèmes surgissaient. Par exemple, un jour, sur le plateau, un comédien a refusé au dernier moment de tourner une scène selon mes indications. Il trouvait la scène mauvaise pour son image. Je me suis écrasé et j'ai fait comme il voulait. Il y avait le monstre également, nous avions choisi de le faire incarner par un comédien dans un costume, et ça a créé pas mal de difficultés parce qu'il fallait faire croire à la taille démesurée de la bête. Quant à la bataille finale, qui comprenait beaucoup d'effets physiques réalisés à même le plateau, nous n'avions plus assez d'argent pour nous permettre de perdre du temps, d'improviser ou de chercher des compromis. Donc, du coup, vu que j'avais dessiné un story-board très précis, j'ai dit à tout le monde qu'on allait le suivre à la lettre et ne jamais s'en éloigner. Personne n'y croyait, tout le monde pensait que ça ne fonctionnerait jamais à l'écran. Mais ça va, nous ne nous en sommes pas trop mal sortis... En revanche, au moment de la sortie, le film a été vendu dans certains pays comme un long-métrage des Monty Python, et un certain nombre de critiques se sont acharnés sur le film en disant que c'était un mauvais Monty Python. Je voulais m'éloigner de l'univers des Monty Python et on m'y ramenait malgré moi ! (rires)

 

Bandits Bandits
 
Bandits, Bandits - 1981
Je n'ai pratiquement pas eu de problème sur Bandits, Bandits. Le tournage a été un vrai plaisir, entouré de tous ces grands acteurs comme Sean Connery, Ralph Richardson, Ian Holm... J'ai découvert sur ce tournage la simplicité et le professionnalisme d'une star comme Sean. Il était toujours volontaire et ne faisait jamais sa diva. Par exemple, alors que nous tournions au Maroc, il prenait son repas tous les jours avec toute l'équipe, sans jamais se plaindre. Ou alors, sachant que j'allais devoir tourner des scènes avec le jeune garçon qui était le héros du film et sachant que diriger un enfant est toujours long et fastidieux, il venait me voir et me suggérait de commencer par filmer ses scènes à lui, de manière à ce que je ne perde pas de temps et que j'aie le reste de la journée pour me consacrer au gamin. Non, le seul réel problème que j'ai connu sur ce film, c'est après le tournage, lorsque les distributeurs ont voulu me faire changer la fin. Ils ne comprenaient pas comment on pouvait conclure un film familial en faisant sauter les parents du héros. Du coup, il y a eu des projections-tests. Je me rappelle que j'ai assisté à l'une de ces projections dans une petite ville californienne. Ça s'est très mal passé parce que l'équipement sonore de cette salle était complètement bousillé, on n'entendait pas les dialogues, c'était horrible. Du coup, le public est sorti très en colère. Ils n'avaient rien compris au film et ne l'aimaient pas. Lorsqu'ils ont rempli le questionnaire à la sortie de la salle, à la question « quelle partie du film préférez-vous ? », ils ont tous répondu « la fin ». Je pense qu'ils voulaient dire qu'ils appréciaient que le film soit terminé et qu'on les libère enfin ! (rires) Mais les résultats de cette projection sont allés se noyer dans les statistiques des projections-tests, statistiques desquelles il ressortait que le public à qui l'on avait montré le film adorait la fin. Et comme les distributeurs suivent les statistiques, j'ai donc pu conserver la fin du film telle que je l'avais tournée. Personne ne voulait faire ce film à Hollywood, et personne ne voulait le distribuer, or c'est encore aujourd'hui mon plus gros succès sur le sol américain. Il est resté en tête du box-office pendant cinq semaines !
 
Brazil - 1985
Brazil était déjà un tournage très long et très dur. Je ne sais pas comment nous avons fait pour rester en dessous du budget imparti, mais ça a quand même duré neuf mois. Après un peu plus d'un mois de tournage, nous nous sommes aperçus que le film allait durer cinq heures à l'arrivée. C'était impossible, le budget allait immanquablement exploser. Du coup, le tournage s'est arrêté pendant deux semaines et nous avons réécrit le script en enlevant des morceaux entiers de l'intrigue. Le travail a été tellement intense durant ces neuf mois qu'à un moment, pendant plusieurs jours, je me suis retrouvé paralysé des jambes. A cause du stress. Et puis lorsqu'il a été question de sortir le film aux Etats-Unis, c'est là que la bataille a vraiment commencé. Brazil était un film de science-fiction à l'ambiance rétro et au ton désespéré, et qui durait dans les 140 minutes. Pour Sid Sheinberg, le patron du studio Universal, qui distribuait le film, c'était beaucoup trop long et beaucoup trop sombre. Il a payé des gens pour remonter le film et ramener sa durée à 94 minutes, changeant au passage tout ce qui était trop noir et remplaçant la conclusion pessimiste par un happy end. C'était une catastrophe, Sheinberg et ses acolytes ne comprenaient rien à mon film. Ils voulaient le dénaturer et donc, j'ai refusé de participer à cela et j'ai décidé de contre-attaquer sur le terrain des médias. C'est allé très loin et j'ai fait des choses qui auraient pu, qui auraient dû stopper net ma carrière à Hollywood. J'ai organisé des projections privées de ma version un peu partout, la presse californienne a fini par voir mon film et une campagne de soutien a commencé. Je suis même allé jusqu'à acheter une page dans l'hebdo Variety, sur laquelle j'ai fait écrire en gros : « Cher Sid Sheinberg, quand allez-vous sortir mon film Brazil ? ». Robert de Niro, qui jouait dans mon film mais qui détestait apparaître à la télévision, m'a quand même accompagné au journal télévisé, pour me soutenir. La présentatrice, Maria Schriver, m'a dit qu'elle avait entendu dire que j'avais des problèmes avec Universal. Et là, j'ai sorti une photo de Sheinberg que j'ai montré aux millions de gens qui nous regardaient et j'ai répondu que ce n'était pas avec le studio que j'avais un problème mais avec cet homme. Devant la pression médiatique, Sheinberg a fini par plier et j'ai pu sortir ma version dans les salles. En décembre 1985, alors que le film était sorti en France en février ! Je crois que le fait d'avoir montré mon film à Steven Spielberg a également joué en ma faveur, car il était très ami avec Sheinberg. J'ai projeté ma version à Steven et il a adoré le film. Je lui ai demandé s'il ne trouvait pas ça trop long et il m'a répondu : « Non, non, c'est fantastique. Combien de temps ça dure ? Deux heures ? ». Il avait tellement aimé le film qu'il ne s'était pas rendu compte que le film durait vingt minutes de plus. A mon avis, son appréciation a dû peser dans la balance auprès de Sheinberg car ce dernier l'écoutait attentivement...

 

brazilpic04
 
Les Aventures du Baron de Munchausen - 1988
Je crois qu'à Hollywood, régulièrement, les gens ont besoin de clouer un film au pilori. Munchausen fait partie de ces films-là. Je venais de triompher du système avec Brazil et le système ne pouvait me le pardonner. Il lui fallait sa revanche. Je sais que le film est apprécié aujourd'hui par beaucoup de gens, qui louent son imaginaire débridé à la Méliès ou à la Fellini, mais ça n'empêche pas que la fabrication de ce film a été un véritable cauchemar. Les ennuis ont commencé avec un producteur allemand qui nous a convaincus du fait que tourner le film dans les studios romains de Cinécitta nous permettraient de quasiment diviser le budget par deux. Mais c'était un mensonge et, une fois sur place, rien ne s'est passé comme prévu, nous manquions de tout : d'argent, de décors, de matériels, de techniciens... Nous avons été obligés de réduire ou de couper certaines scènes très ambitieuses. Le passage sur la Lune a été le plus endommagé : ça devait être « Ben-Hur sur la Lune », un vrai film dans le film, avec 2000 figurants, des décors dantesques et Sean Connery en roi de la Lune. A l'arrivée, Connery a quitté le projet et nous avons dû oublier la vision initiale. Beaucoup d'autres passages du film ont souffert et les comédiens ont vraiment dégusté. Ils travaillaient dans des conditions très difficiles. A Hollywood, la presse se régalait des dépassements du budget et prédisait un fiasco biblique. De plus, le film s'est retrouvé pris au milieu d'une véritable tourmente industrielle : Sony était en train de racheter Columbia, le studio qui nous produisait, et au sein même de Columbia, les nouveaux pontes ont réclamé et obtenu la tête de David Puttnam, qui s'était occupé, jusque là, de Munchausen. Sa remplaçante, Dawn Steel, a tout fait pour saborder le film, le distribuant sur un nombre de copies ridicule et arguant que le film ne marchait pas malgré de bonnes premières séances. Au final, au lieu des 25 millions de dollars prévus, le film en a coûté plus de 45 et en a rapporté seulement 8 sur le sol américain. Depuis, j'essaie d'éviter les trop gros budgets : je crois que le manque d'argent rend plus talentueux.
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