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James Gray : Violence moderne, passion classique [page 4]

Par Nicolas HOUGUET - publié le 06 octobre 2009 à 11h42 ,
MAJ le 23 octobre 2009 à 09h21 - 0 commentaire(s)
Cette oeuvre s'inscrit dans la lignée d'un cinéma humain et social: celui du néoréalisme italien des années 50, celui de Visconti en particulier dans la première partie de sa carrière avec Rocco et ses frères : une histoire de famille, de petites gens qui sont soumis à l'impitoyable loi de la rue. Le personnage de Mark Wahlberg rappelle l'innocence d'Alain Delon dans le film de Visconti, celui qui veut se préserver de la souillure alors que le monde autour de lui est totalement en perdition et qu'il a toutes les peines du monde à s'en dissocier. Cette volonté de ne pas épouser la loi du milieu, de s'élever contre, on la retrouve aussi dans le personnage de Terry Malloy dans Sur les quais d'Elia Kazan ou Brando trouvait l'un de ses rôles mythiques. Dans la première partie, Wahlberg se tient à carreau, observe. Mais bientôt il est entrainé et mêlé à un assassinat qui peut le ramener en prison. Mais dans ce milieu, on ne moucharde pas, on n'enfreint pas la loi du silence. Lui est acculé à le faire comme Brando dans Sur les quais. Ainsi Gray a ici des références très cinématographiques. L'influence de Coppola se fait également sentir dans le personnage de James Caan, dont le bureau, les diners et les réunions font songer fort au mode de vie de Don Corleone.



The Yards est imprégné de ces nobles références là et les transcende dans une histoire bouleversante comme une tragédie grecque (la relation suggérée et presque incestueuse entre Wahlberg et sa cousine Charlize Theron), la puissance d'un opéra (empreint de vengeance et de colère dans la jalousie du personnage de Joaquin Phoenix qui rappelle la colère d'Othello ou la jalousie du fiancé de Carmen), tout cela allié au souffle de chefs-d'oeuvre cinématographiques incontournables. The Yards est un monument, un hommage à la puissance cathartique que peut dégager le septième art, l'héritier et la synthèse de bien des grandes expressions (la tragédie antique, la peinture classique, l'opéra...).

Avec La Nuit nous appartient, Gray aborde un registre plus policier, mais se servant toujours du cadre tragique et classique de la famille. Joaquin Phoenix et Mark Wahlberg sont deux frères que tout oppose. Robert Duvall incarne leur père, un flic respectable. On retrouve le sens de la lumière hallucinant du cinéaste, notamment lors du début flamboyant dans la boite de nuit, où Phoenix évolue en seigneur. Il lui oppose la lumière plus crue et moins romantique de la police. La mise en scène porte déjà en elle les enjeux de l'histoire, renouvelant de grands thèmes antiques: le lien fraternel complexe et empreint de méfiance, le respect du père primordial et semblant si difficile à conquérir.

Two Lovers est l'une des plus belles histoires d'amour de ces dernières années. James Gray y explore un motif assez rarement aussi brillamment exploité: l'amour déçu ou plutôt la passion non partagée, lorsque l'un des amants aime davantage que l'autre. Le réalisateur en tire une tragédie sublime et déchirante. Le trio amoureux est transcendé par sa mise en scène et la grâce de ses acteurs: la fragilité de Joaquin Phoenix, la vitalité et la folie de Gwyneth Paltrow, la douceur de Vinessa Shaw. Il filme un New York, toujours ténébreux et magnifique, pour accompagner le naufrage de cet amour absolu et des illusions qui vont avec. On songe devant ce film à l'irrésistible émotion que peut dégager un grand opéra. S'ajoute à ce beau requiem une grande âpreté, une grande justesse qui font que l'on s'identifie intensément aux tourments du héros.



C'est son imprégnation de grand art au sens le plus classique du terme qui fait de James Gray un cinéaste d'exception. Ce n'est pas si souvent que l'on est devant un film qui a la richesse d'une symphonie classique ou d'un chef d'oeuvre pictural qui ne dépareillerait pas dans la noblesse d'un musée florentin. En nos temps de surenchères d'effets spéciaux, de films toujours plus énergiques, toujours plus efficaces, il est bon de retrouver les fastes de cette éternité esthétique que l'on a souvent tendance à reléguer dans la poussière d'un passé révolu pourtant souvent porteur d'émotions profondes et indélébiles. Le cinéma de James Gray contribue à nous restituer la mémoire de ce passé avec puissance. Il fait partie de ces artistes rares dont on attend chaque oeuvre avec l'assurance qu'elle sera singulière et belle. Son esthétique noble et raffinée est riche de cette beauté à la fois brute, tranchante, complexe, éternelle et éclatante comme un diamant.
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