Il y a des acteurs attachés à des univers, marqués par un style. Cela aurait pu être le cas de
John Turturro, figure majeure du cinéma indépendant américain. Révélé par des rôles hors normes et entretenant des collaborations fructueuses auprès de
Spike Lee et des frères Coen, il a imposé son physique singulier, ses compositions audacieuses. Il a ainsi pu aborder des oeuvres plus classiques (comme
Quiz show de
Robert Redford). Il fait partie de ces seconds rôles incontournables. Toujours impeccable et formidablement fantasque, il a une manière unique de s'approprier un personnage. Il a marqué l'histoire sous les traits de
Barton Fink, s'est vu récompensé d'une caméra d'or pour son film
Mac, se distingue régulièrement en donnant de la profondeur à des apparitions qu'il rend inoubliables (notamment dans l'excellent
Raisons d'Etat de
Robert de Niro). Il revient à l'affiche de l'Attaque du métro 123 de Tony Scott (sortie le 29 Juillet).
Egérie atypique de Spike Lee et des frères CoenNé en 1957 à New York, le jeune John grandit en étant mordu de cinéma et se livrant à des imitations de ses acteurs préférés. Il suit un cursus d'art dramatique à l'université et poursuit dans ce domaine jusqu'à obtenir sa maîtrise à Yale. Après avoir enchaîné les petits boulots, il apparaît furtivement dans
Raging Bull en 1980 (sans être crédité au générique), et décroche véritablement sa chance en jouant dans une pièce de John Patrick Shanley en 1983. Il est alors récompensé et joue sur Broadway dans
Mort d'un commis voyageur, pièce magnifique d'Arthur Miller.
Les débuts à Hollywood se font dans des rôles plus anecdotiques mais où il fait déjà impression (dans
Recherche Susan désespérément, Hannah et ses sœurs de
Woody Allen ou
le Sicilien de Michael Cimino). Il retrouve Scorsese pour un rôle plus conséquent dans
La Couleur de l'argent en 1986. Mais c'est lorsqu'il retrouve les mots de John Patrick Shanley dans
Five corners (réalisé par Tony Bill en 1987) que le talent du comédien devient une évidence, en particulier pour un jeune metteur en scène,
Spike Lee, qui admire la complexité et la densité de son jeu. Il emploiera dès ce moment régulièrement l'acteur dans des rôles couvrant un large spectre (du raciste colérique de
Do the right thing en 1989 au directeur de boîte
Mo' better Blues). Turturro, au même titre que
Denzel Washington, devient l'une des grandes figures de l'oeuvre du cinéaste (pour qui il tournera à sept reprises).
Au début des années 90, John est requis par les frères Coen pour son exceptionnelle capacité à se métamorphoser, à aller dans l'excès en demeurant juste. Cela correspond parfaitement à leur style. Dès
Miller's crossing, brillante fantaisie noire structurée par des arnaques multiples et variation autour du film de gangsters, Turturro campe un truand excentrique et peu fiable. Il est au diapason de l'univers déjanté de la fratrie. C'est plus flagrant encore en 1991: chacun se souvient de sa prestation dans ce chef d'oeuvre qu'est
Barton Fink. En auteur New Yorkais ayant une haute conception de son art, acceptant d'écrire pour Hollywood un film de catch, il est entraîné dans une panne d'inspiration qui transfigure sa perception du monde. L'état d'âme du personnage finit par conditionner le film, l'histoire et les personnages qu'il y côtoie (dont le monumental
John Goodman). Il fallait pour l'incarner toute l'expressivité et la conviction de Turturro, habité par ce rôle inhabituel. Son interprétation est impressionnante de fièvre. Il transmet véritablement l'égarement psychologique du personnage et se fait l'interprète du cauchemar dans lequel il sombre peu à peu. La prouesse de l'acteur lui vaut un prix d'interprétation à Cannes.