Avez-vous conscience que plus le film avance, plus le spectateur a l’impression d’être absorbé par la noirceur du récit pour peut-être ne plus s’en remettre? Pierre Trividic : Tout dépend l’état dans lequel vous êtes en le voyant. Ce qu’il reste d’amoureux entre cette femme et cet homme est contaminé par le désir de posséder. C’est justement parce que cet amour-là ressemble trop à un projet colonial jeté sur lui qu’Anne-Marie est si vite visitée par les fantômes de la jalousie. Elle va presque s’y perdre. Mais pour finir, je l’entends dire que cet amour qui a été le leur, elle le ressent toujours même s’il est vécu par quelqu’un d’autre. Je crois qu’elle a saisi une chance dans ses aventures et ses mésaventures, elle a saisi une chance de retremper son amour dans ce qu’il a de plus généreux, de plus pur, si on veut, de le désintoxiquer du désir de possession de l’autre. Et je crois que c’est un amour rajeuni et ressourcé. En effet, elle a sûrement perdu beaucoup de choses mais elle a donné beaucoup, aussi. Elle perd également un ami, un homme à la fois présent et affectueux, à la bonne distance. A mon avis, le genre d’homme que pas mal de femmes aimeraient avoir dans leurs vies. Un vieil ami, peut-être une vieille passion, avec qui il est quand même possible gentiment, généreusement et poliment de passer une nuit quand on en a besoin. Elle le perd mais je pense qu’il aurait eu assez de temps pour lui donner beaucoup de choses. C’est de ça au fond que parle son discours sur les miracles : il suffit de bien regarder autour de soi, les chances de mener la grande vie à la place de la petite sont là. Et même si ça veut dire que le lundi suivant, on ne va pas au bureau parce qu’on est en train de regarder le miracle qui a lieu, ça vaut le coup parce qu’il reste ici quelque chose à saisir. Mais ça reste un miracle. Si on le loupe, alors l’occasion ne se représentera peut-être jamais.

Comment comprenez-vous cette phrase de Dostoïevski : « L’amour, c’est le droit que l’on donne à l’autre de nous persécuter»? Pierre Trividic : Je sais que je ne parle pas du désir… Mais l’amour, c’est faire sans le rêve de possession.
Patrick Mario Bernard : Moi aussi je pense que la définition de l’amour, c’est plutôt dans le rejet de la tentation de coloniser l’autre. Regarder l’autre comme une vraie chance de pouvoir se transformer soi-même, et réciproquement. Il y a un vrai bonheur de transformation dans l’amour. Il ne s’agit pas de rester dans ses formes et ses contours. L’intérêt de l’amour, c’est justement de se métamorphoser complètement. Et on ne perd rien en se transformant. On ne perd pas son identité. Il s’agit justement de trouver son identité dans le changement.
Pierre Trividic : J’ai l’intime conviction que le parcours d’Anne-Marie a un rapport avec ça. C’est pour cette raison que je ne suis pas d’accord, ou pas forcément d’accord, ou pas tous les jours d’accord, avec l’idée que le film se termine sur une note sombre. Je crois que l’oreille attentive peut entendre que quelque chose s’est produit et qu’une sorte de félicité descend sur elle.
Autrement, pourquoi insérez-vous toujours des ours dans vos films? Pierre Trividic : (
il rit) C’est un gimmick, comme un objet que l’on pose dans une chambre d’hôtel pour essayer de l’humaniser un peu et se retrouver chez soi.
Propos recueillis par Romain Le Vern