Même sous des aspects glamour, on sent la violence, notamment dans
L.A. Confidential, où Kim Basinger est une demi-mondaine qui vend ses charmes à ceux qui veulent s'approprier l'illusion d'une étreinte avec une star Hollywoodienne (Veronica Lake en l'occurrence). La malheureuse Elizabeth Short, dans
le Dahlia Noir, a connu le même genre de destin brisé, sans la chance de rencontrer un flic robuste qui la tire de son gouffre. Ces ténèbres ne furent jamais mieux décrites que par l'écrivain James Ellroy. Il a été adapté de manière brillante par
Curtis Hanson, d'une façon un peu trop classique par Brian de Palma. Pourtant sa vision noire demeure puissante au cinéma.
Car c'est le malaise que l'on finit souvent par souligner, comme une plongée dans un mauvais rêve. Dans
Mauvaise passe de
Michel Blanc, où
Daniel Auteuil est un homme en quête d'inconnu et de frissons, qui ne connaîtra qu'une perdition londonienne.
Josiane Balasko explore quant à elle la motivation des femmes qui font appel à des hommes pour faire l'amour dans
Cliente. Elle est surtout sortie des clichés. On a l'habitude de considérer que les gens qui ont recours à ce genre de services, n'ont pas la possibilité de les connaître dans leur vie (comme les handicapés fiévreux dans
Né un 4 Juillet d'
Oliver Stone). Or ici,
Nathalie Baye est séduisante -évidemment- et n'a simplement pas de temps pour une histoire d'amour.
Obscurs objets du désirLa raison pour laquelle un individu approche la prostitution demeure plus ou moins la même : il s'agit toujours de s'encanailler, se perdre dans un monde fantasmatique, interdit et dangereux, aussi glauque soit-il. Le héros veut sortir d'une vie toute tracée et monotone, vivre une parenthèse de frissons vénéneux (comme Deneuve dans
Belle de Jour), avoir sa part de péché. C'est ce qui pousse Tom Cruise à se perdre dans la nuit de
Eyes wide shut de
Stanley Kubrick. Il devient spectateur d'une partie fine envoûtante et angoissante, où il risque toute sa vie pour explorer son fantasme, comme un papillon attiré par la flamme. Il est témoin de l'overdose d'une pute de luxe, puis de son meurtre supposé. Il cède presque à l'invite d'une fille de joie -irrésistible
Vinessa Shaw- qui s'avère séropositive. Il demeure au seuil de l'irrémédiable, il suffirait d'un souffle pour qu'il bascule.
Sous d'autres cieux,
Fanny Ardant entretient une jalousie troublante lorsqu'elle recueille le témoignage d’
Emmanuelle Béart dans
Nathalie d’Anne Fontaine. Cette dernière lui raconte ses rencontres torrides avec le mari de la belle dame (
Gérard Depardieu). Béart a déjà auparavant accompagné la dérive nocturne d'un jeune homme (Manuel Blanc) dans J'embrasse pas d’André Téchiné.
Bertrand Blier a mis en scène une histoire d'amour désespérée et noire dans
Mon Homme entre une fille perdue, heureuse de donner de l'amour (touchante Anouk Grinberg) et un clochard qu'elle laisse devenir son mac (Gérard Lanvin) et pour qui elle ferait tout, éperdument amoureuse de lui. Sous sa caméra, dans
Combien tu m'aimes ?, la sculpturale
Monica Bellucci deviendra le fantasme ultime avec lequel Bernard Campan veut vivre. Mais cette tentatrice est une femme fatale qui amène avec elle la violence de son monde (
Gérard Depardieu, son mac, lui est très attaché). Cette figure de la prostituée ne pouvait que convenir à l'univers de Blier, qui a parsemé son cinéma de « filles perdues ».
La prostitution est souvent une contemplation de l'abîme, à la fois attirante et effrayante, une réflexion sans illusions sur la condition humaine. Mais elle peut devenir autre chose : intimidante dans
Sin City et la démonstration de force organisée par
Rosario Dawson et ses filles. Cela peut surtout permettre de sortir des habitudes, permettre l'ironie, le décalage comme dans la série
Journal intime d'une call-girl. Cette plongée dans un monde étrange, secret, tabou, où les êtres se révèlent souvent dans leur aspect le moins flatteur ou le plus secret, permet au cinéma de livrer des personnages profonds et complexes, des portraits sans concession, souvent révélateurs, à l'écart des conventions et de la bienséance... cela donne des moments fascinants, des frissons, un anticonformisme ou un malaise que l'on vient parfois chercher dans les salles obscures.