Expérience numéro 6 : The Kingdom (L'hôpital et ses fantômes)Qu’est-ce que The Kingdom ? A l’origine, une série télé (titre danois :
Riget ; titre français :
L’hôpital et ses fantômes), transformée en (très) long-métrage, dans laquelle Lars Von Trier passe à la question plusieurs personnages soumis à d’étranges charivaris intérieurs dans un hôpital en pleine perdition. Impression d’être épié, sensation qu’une ombre menaçante plane sur les lieux ou qu’un fantôme hante les corridors. Toute l’artillerie de la série B horrifique passe à la moulinette cynique de Lars Von Trier qui parvient à exploiter deux genres sans se mêler les pinceaux : la comédie pure avec ses
gimmicks et
slapsticks et le fantastique avec ses ectoplasmes errants. Chaque saison est composée de quatre épisodes qui reposent grosso modo sur les mêmes bases avec une gradation propre au suspens et un finale tétanisant. Au gré des épisodes, on se rend compte que tous les épisodes reposent sur le même principe tels des jours sans fins amenés à se répéter (Helmer qui enlève ses enjoliveurs, réunion de boulot, coup de théâtre final, suspens graduel qui débouche sur une révélation) tout en restant intrigant et différent. C’est l’illustration du principe Deleuzien qui veut que les épisodes se répètent mais diffèrent à chaque fois. Sous l’impression de redite, Von Trier ménage des surprises. En cela le quatrième volet est ironique parce qu’il commence comme il ne devrait pas (Helmer donne les enjoliveurs de sa voiture aux enfants du coin et arbore un sourire faussement désinvolte). Dans la série, le Royaume est le lieu où l’hôpital fut édifié, comme l’explique le – sublime et ténébreux – générique. Les morts et les vivants cohabitent ensemble, les époques se chevauchent, le sang coule des murs. Mais, avant de verser les effluves gore, L'hôpital et ses fantômes est surtout une série poilante. Découvrir sa série, c’est redécouvrir son cinéma.
Scène marquante : L'accouchement d'
Udo Kier qui ridiculise celui, déjà exorbitant, dans
Gozu, de
Takashi Miike.
Expérience numéro 7 : Five ObstructionsCe goût des objets bizarres qui ne répondent pas aux normes, il l'a toujours eu. Pour savourer ce
Direktør, il faut au moins avoir vu l'une de ses précédentes tentatives. Ainsi, dans sa phase humiliante, on peut citer
Five Obstructions. Avec
Le miroir de Tarkovski,
The perfect human de Jorgen Leth est l’un des films que Lars Von Trier vénère le plus au monde. Comme Tarkovski n’est plus de ce monde, sa victime sera donc Jorgen Leth à qui il demande de tourner cinq remakes de ce court-métrage.
Obstructions à la clé. Et déjà, loin des mélos puissance Cannes et autres histoires bouleversantes qui déchirent le cœur (
Breaking the waves, son meilleur film),
Five obstructions apparaissait comme une parenthèse documentaire dans la filmographie du cinéaste qui adore expérimenter et triturer les figures imposées des genres (la comédie musicale faussement optimiste et ses clichés niais retournés comme des crêpes dans le subversif
Dancer in the dark. Le Lars avait - très bonne nouvelle - décidé de se faire encore plus méchant et grinçant qu’à l’accoutumée en appliquant ses principes totalitaires sur le pauvre Jorgen Leth, puni comme Bjork de son temps, qui devait refaire cinq fois son film avec des consignes du genre strict. Le réalisateur d’
Europa ayant un but secret : celui de faire de cet "homme parfait", un être banal, insignifiant. Cette expérience (parfois dérangeante) était digne d’intérêt parce qu’elle ne concernait plus deux cinéastes qui faisaient mumuse entre amis. De fil en aiguille, elle devenait une authentique leçon de cinéma qui faisait prendre conscience des limites à ne pas franchir. Jusqu’où peut-on aller dans la provocation ? Est-ce que, par amour de l’art, on doit oublier sa bonne conscience pour aller tourner une scène dans le lieu le plus sordide au monde ? Parallèlement,
Five obstructions était doublé d’une réflexion plutôt pertinente sur le processus de création. Un peu à la manière d’
Epidemic, le second long-métrage de Lars Von Trier, qui oscillait entre docu et fiction et démontrait que des éléments de la vie de tous les jours pouvaient s’intégrer dans un récit. A l’époque, on apprenait que le dessein de Lars était de faire des films qui soient aussi gênants qu’un caillou dans une chaussure. Ce film résolument ludique en était un gros. Sans doute parce qu’il n’hésitait pas à aller jusqu’au bout de son procédé, s’amusait des commandements péremptoires et
of course parodiait un fameux Dogme mis en place par un certain Lars.
Scène marquante : Jorgen Leth qui bouffe un festin rabelaisien parmi des pauvres morts de faim.
Expérience numéro 8 : Le Direktør ou l'utilisation du Automavision®Nouvelle expérience désormais: en bon cinéaste dictateur qui impose des règles immuables en quête d’intransigeance et d’une paradoxale pureté (il se fantasme sans doute comme le Dreyer des temps modernes), Lars situe l’histoire hautement anecdotique du
Direktør dans le lieu le plus anti-cinématographique qui soit (une entreprise) et, en auscultant les relations humaines dans un microcosme propice aux petites lâchetés, profite d’une imposture pour disséquer les malentendus, traquer les faux-semblants, jouer sur les mots. Au creux de son récit déstructuré, il emballe sa petite boutique des horreurs avec une froideur impassible et multiplie les mises en abyme vertigineuses (le jeu dans le jeu, le simulacre cinématographique comme réceptacle de l’hypocrisie). Le récit est construit en différents actes dont les rebondissements sont résumés par LVT lui-même au bon souvenir de The Kingdom : il reste cette fois derrière sa caméra, ne se bande pas les yeux pour se protéger d’un possible accouchement d’
Udo Kier, remplace les voix-off sentencieuses de
Dogville et
Manderlay par ses commentaires arrogants et filme tout ce petit monde de l’extérieur tel un Shyamalan qui tire les fils de son théâtre de l’absurde avec la petite pointe de morale candide qui lui est chère. Lars Von Trier ne fait pas ses films comme les autres. Soit. Avec
Le Direktor, il propose une nouveauté. C'est en effet le premier long métrage à utiliser le Automavision®, un procédé cinématographique de prise de vue (et de son) développé dans l'intention de réduire l'influence humaine sur l'oeuvre en convoquant l'arbitraire, pour obtenir une surface dépourvue d'idéologie et détachée des habitudes pratiques et esthétiques. Après une mise en place artistiquement optimale de la caméra (décidée par le directeur de la photographie), un ordinateur programmé décide tout seul quels paramètres changer (inclinaison, panoramique, focale, diaphragme, positionnement horizontal et vertical). Pour le son, il existe des paramètres équivalents, modifiés de la même manière après les mises en place de l'ingénieur du son.
Scène marquante : le monologue final de LVT.