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Le cinéma d'Eric-Emmanuel Schmitt : de l'écriture...

Par Gilles BOTINEAU - publié le 08 décembre 2009 à 15h01 ,
MAJ le 09 décembre 2009 à 07h40 - 0 commentaire(s)

« A seize ans, j'avais compris - ou décidé - que j'étais écrivain, et j'ai composé, mis en scène et joué mes premières pièces au lycée. » Dès le début des années 90, à l'âge de 30 ans, l'homme rencontre un vif succès sur scène grâce à différents textes, tels que La Nuit de Valognes, puis Le Visiteur pour lequel il reçoit deux Molières, celui de l'auteur et de la révélation théâtrale. En 1997, il propose à Alain Delon et Francis Huster de tenir le haut de l'affiche de sa nouvelle pièce, Variations énigmatiques. Un an plus tard, il confie à un autre monstre sacré le rôle principal de Frédérick ou le Boulevard du Crime, en la personne de Jean-Paul Belmondo. Triomphe absolu. Désormais, la réputation d'Eric-Emmanuel Schmitt n'est plus à faire. Puis, l'auteur délaisse l'odeur des planches pour s'isoler davantage. Il se consacre alors essentiellement à l'écriture de romans et autres nouvelles. Parmi ceux-ci, nous pouvons citer L'Evangile selon Pilate ou bien encore La Part de l'autre dans lequel Eric-Emmanuel Schmitt donne une vision possible de ce que serait devenu le Monde si Hitler avait été admis à l'Ecole des Beaux-Arts de Vienne. Parallèlement, et en toute logique, le Septième Art commence à s'intéresser de très près à l'auteur. En effet, ses nombreuses pièces à succès ne pouvaient pas ne pas connaître les faveurs d'une adaptation cinématographique. Ainsi donc, cette semaine, à l'occasion de la sortie en salles d'Oscar et la Dame Rose, retour sur un parcours pour le moins atypique, celui d'Eric-Emmanuel Schmitt à l'écran.

 

Oscar et la dame rose image 2
 
DE L'ECRITURE...
 
Selon ses propres termes, les premiers pas d'Eric-Emmanuel Schmitt au cinéma ne sont pas des plus glorieux. Et pourtant. Nous sommes en 2000 lorsque Le Libertin se joue sur grand écran. A l'origine, il s'agit d'une pièce de théâtre créée par Schmitt en 1997 et rapidement accaparée par de nombreux producteurs. L'évènement est de taille. D'abord, le metteur en scène du film, Gabriel Aghion, sort tout juste de deux grands succès, Pédale douce (en 1996) puis Belle-Maman (en 1999) et dirige ni plus moins que Vincent Pérez, Josiane Balasko, Michel Serrault, Fanny Ardant et Arielle Dombasle. Autant dire la crème de la crème. On reconnaît également au détour de certaines séquences Audrey Tautou, Christian Charmetant, Bruno Todeshini ou bien encore Vahina Giocante. Malgré cette affiche on ne peut plus grandiose, le film se plante lamentablement au box-office. S'il semble difficile aujourd'hui d'en expliquer les raisons, on peut toutefois tenter de redorer le blason de cette comédie, gratuitement assassinée à l'époque par la plupart des critiques. En effet, beaucoup n'y ont vu qu'un film « sans costumes » dans lequel la plupart des comédiens se promènent nus une heure et demi durant, montrant sans complexe leur sexe et leurs seins sous les yeux ébahis d'un cardinal définitivement traumatisé. Loin de nous l'idée d'évoquer une quelconque finesse... Toutefois, l'oeuvre regorge de subtilités pour le moins intéressantes. L'histoire se concentre sur une seule et même journée dans la vie de Denis Diderot, attiré par plusieurs femmes et qui doit malgré cela écrire l'article "morale" de son Encyclopédie. Aux prises avec une aventurière, il subit également les délices gastronomiques d'une baronne gourmande, lutte contre la censure d'un cardinal et tente de contrôler les assauts de son épouse, de sa fille, d'une chevalière nymphomane, des marquis encyclopédistes et licencieux. Ainsi, les auteurs (Eric-Emmanuel Schmitt en tête, aidé de près par Gabriel Aghion) évoquent le thème de la Morale, mais aussi de l'Amour, du mariage, du sexe, du vice et du libertinage. Sans en exploiter toutes les richesses, les deux hommes proposent un certain nombre de pistes, amenant ensuite les spectateurs à y réfléchir par eux-mêmes et faire leurs propres choix. De la même façon, tous les points de vue sont abordés, celui des hétérosexuels, des homosexuels, des bisexuels (étonnante Arielle Dombasle, se faisant brouter le gazon tout en mordant son éventail), des jeunes, des vieux, des célibataires, des mariés et des religieux. Personne ne manque à l'appel. Bien sûr, on peut toujours reprocher au film quelques facilités et autres grossièretés, généralement de très mauvais goûts (l'orgue à cochons) mais l'ensemble finit tout de même par nous divertir agréablement, notamment de par sa folie ambiante et l'abattage des différents comédiens. Eric-Emmanuel Schmitt n'a pas de quoi être fier, certes, mais pas de quoi avoir honte non plus. Sa pièce, bien que plus réussie, s'accommode parfaitement avec l'univers d'Aghion. Il est vrai que la vulgarité de ce dernier l'emporte, au point parfois de faire un peu d'ombre à l'immense talent de Schmitt, à sa plume acerbe et immorale (« On n'a qu'un devoir, celui d'être heureux avec une femme... Avec mille femmes ! », « Je suppose que vous êtes mon modèle ? - Prenez moi comme modèle de peinture mais ne me prenez pas comme modèle de conduite »). Peu importe. Au final, que l'on aime ou pas, le style est là et fonctionne à plein régime.

 


 
Un an plus tard, en 2003, Eric-Emmanuel Schmitt, terriblement déçu par ce triste Libertin, se concentre donc avec encore plus d'attention sur l'adaptation d'une autre de ses pièces, Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. L'histoire du film se déroule à Paris, dans les années soixante, où l'on suit le parcours de Momo, un jeune garçon de treize ans, livré à lui-même. Il a un seul ami, monsieur Ibrahim, l'épicier arabe et philosophe de la rue Bleue. Celui-ci va alors lui faire découvrir la vie, les femmes, l'amour et quelques grands principes. L'auteur définit parfaitement son oeuvre, qu'il considère comme « une fable, un voyage initiatique ». Il s'octroie désormais les services d'un réalisateur plus « intellectuel » en la personne de François Dupeyron. Concernant le rôle-titre, Eric-Emmanuel Schmitt ne voyait qu'Omar Sharif, selon lui l'interprète idéal. A la base, l'auteur s'est inspiré de son grand-père. « Il n'était pas épicier, ni musulman, mais c'était un homme immobile. Il était sertisseur », explique Schmitt, « il avait la parole toujours signifiante, même ses silences en disaient long ». Le film tend alors à en retranscrire parfaitement l'image et le souvenir qui lui restent. Bien loin de l'univers déluré et totalement absurde du LibertinMonsieur Ibrahim et les fleurs du Coran apparaît alors comme un film beaucoup plus intimiste et particulièrement touchant. Les deux comédiens, Sharif en tête, crèvent littéralement l'écran et nous embarquent avec une étonnante facilité en plein coeur d'un voyage spirituel. L'histoire s'apparente d'abord à un conte, avant de revenir peu à peu vers une réalité plus difficile encore. Elle donne aussi l'occasion à son auteur d'aborder le thème de la religion, souvent présent au sein de son oeuvre, confrontant ici la culture juive et musulmane. Un véritable tour de force. Les critiques sont désormais dithyrambiques, mais le succès en salles demeure bien trop faible. En revanche, un an après sa sortie au cinéma, le livre fut vendu à plus de 250 000 exemplaires en France et près de 300 000 en Allemagne. Progressivement, le public redécouvre le film. Et l'univers d'Eric-Emmanuel Schmitt au cinéma commence à prendre une très grande importance, si bien que désormais rien ne sera plus comme avant.


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