D'apparence calme et détendue, le cinéaste Etienne Chatiliez semble au premier abord d'une incroyable gentillesse. Par ailleurs, les titres de ses différents longs métrages accentuent ce côté « plan-plan », tranquille voire pantouflard. Jugez-en par vous-même à travers ces diverses expressions :
un long fleuve tranquille,
tatie,
le bonheur est dans le pré... Mais en y regardant de plus près, nous découvrons un univers beaucoup plus acide qu'il n'y paraît, une formidable satire de notre société et de nos moeurs souvent abjectes à travers des scripts originaux et des dialogues généralement cultes. A l'occasion de la sortie en salles le
3 Décembre prochain de son nouveau long métrage,
Agathe Cléry, avec l'excellente Valérie Lemercier, revenons sur le parcours d'un metteur en scène certes discret, mais efficace.
Issu du monde de la publicité, Etienne Chatiliez se tourne très vite vers le Septième Art. Il réalise donc, dès l'année 1987, son premier long métrage au succès inattendu,
La vie est un long fleuve tranquille. Le film propose un casting juste mais surprenant, constitué d'acteurs et d'actrices inconnus à l'époque, ou presque, selon le propre souhait de son metteur en scène. Nous y retrouvons ainsi
Hélène Vincent, André Wilms, Christine Pignet
, Maurice Mons, Daniel Gélin, Catherine Hiegel, Patrick Bouchitey, sans oublier le jeune Benoit Magimel. L'histoire se déroule dans une petite ville du nord de la France, où deux grandes familles, les Le Quesnoy et les Groseille, d'origines bien différentes, n'auraient jamais dû se rencontrer. Mais c'était sans compter sur Josette, l'infirmière dévouée et amoureuse du docteur Mavial. Lassée d'attendre que ce dernier quitte sa femme, elle décide, pour se venger, d'échanger deux nouveau-nés, un Groseille (les pauvres) contre un Le Quesnoy (les riches). Comprenant que Mavial ne l'épousera jamais, elle révèle des années plus tard le-pot-aux roses aux deux familles. Les ennuis commencent alors.
Co-écrit par Chatiliez et Florence Quentin, fidèle complice que le cinéaste retrouvera sur ses deux films suivants, La vie est un long fleuve tranquille nous marque par l'originalité et la force de son scénario. Les auteurs accentuent la caricature au maximum et jouent sur les clichés avec un rare plaisir. Jamais gratuite ni vulgaire, l'oeuvre décrit, à travers une mise en scène sobre mais léchée, un monde droit et pieu du côté bourgeois (les enfants portent les mêmes lunettes que leur père, tous ont les cheveux plaqués), sale et bordélique du côté beauf, miséreux (personne ne se coiffe, la mère est obèse, et le mari passe ses journées en marcel devant la télévision, une bière à la main). L'humour du film réside donc à la fois sur cette découverte et cette confrontation de deux cultures opposées, sans aucun a priori. Le cinéaste présente en effet les familles sur le même pied d'égalité ; il se refuse à en favoriser une plus que l'autre, et nous propose autant de critiques à l'égard de chacune, notamment la remise en cause de leurs éducations respectives. Le film s'enrichit également par des répliques aujourd'hui cultes, de « Lundi, c'est raviolis » à la célèbre chanson « Jésus revient » , lui donnant ainsi accès au panthéon des oeuvres humoristiques incontournables. Au final, Etienne Chatiliez fait avec ce film une entrée remarquée dans l'univers du Septième Art, en attirant plus de quatre millions de spectateurs dans les salles, face à des critiques toutes aussi séduites les unes que les autres. Ainsi, à l'époque, le journal Le Monde explique que l' « on rit d'abord, on pense après, chronologie idéale pour une comédie réussie » et de son côté, Libération compare l'oeuvre à celle de l'écrivain Louis Ferdinand Céline. Bien évidemment, la Profession elle-même se devait de rendre hommage au film, et lui attribue donc quatre Césars : Meilleure Première Oeuvre, Meilleure Second Rôle Féminin pour Hélène Vincent, Meilleur Scénario et enfin Meilleur Espoir Féminin pour Catherine Jacob (hautement mérité !). En somme, un grand cinéaste était né.