Gregg Araki fantasme sur James Duval comme Paul Morrissey en son temps fantasmait sur Joe Dallesandro et le propulse nouvelle icône trash (caractère trempé et frondeur dissimulé sous une gueule d’ange) dans une autre trilogie générationnelle. La présence de Duval, sous le costume du lapin dans
Donnie Darko, n’est pas un hasard: c’est un peu comme faire jouer le meurtrier de
Se7en par Kevin Spacey en référence ouverte à
Usual Suspects. Assimilée par beaucoup à l’époque comme la copine de Sydney Prescott dans
Scream, Rose McGowan, géniale en nana insatisfaite, démontre présentement qu’elle est moins une actrice tarte que l’ex-petite amie de Marylin Manson (pas étonnant alors que
Doom Generation s’inscrive dans la mouvance gothique). Ultime volet de la trilogie
teen-trash de Gregg Araki avant le très soft et inédit en France
Splendor,
Nowhere est une œuvre très référentielle mais plus complexe et mélancolique que les deux autres opus
sex, drug et rock’n’roll.
Dans sa peinture d’une génération
no future qui n’arrive plus à vivre à fond ses fantasmes, Araki, éternel ado atteint du syndrome Peter Pan, filme ses scènes avec une nostalgie Proustienne, tirant gentiment le trait sur une époque désormais révolue, annonçant une vraie désillusion de la fin des années 90. L’impressionnant casting (Christina Applegate, Ryan Phillippe, Denise Richards et même Shannen Doherty) annonce le phénomène des stars glam et ado qui viennent s’encanailler dans des productions indépendantes US, préfigurant ainsi les œuvres de Richard Kelly, Lucky McKee et plus récemment Craig Brewer. Avec un regard actuel, on se rend compte que Gregg Araki ne faisait pas à l’époque que revendiquer la cool attitude. Bien que hanté par une prédilection coutumière pour l’absurde (la scène du chien dans
Doom Generation en est la plus représentative), son cinéma est surtout militant depuis ses débuts pour les causes marginales, fustigeant sévèrement les réacs amerloques.
Autrement, à la manière de ceux qui restent à raison fascinés par cette liberté hormonale où faire l’amour avec le troisième sexe peut être un moyen de s’extirper de l’aliénation sociale, on peut prendre ces films comme des invitations à goûter aux joies de la vie. Faire plaisir et se faire plaisir. Faire l’amour en prenant son pied. Eructer sur tout ce qui bouge aussi.
Doom Generation et
Nowhere sont des exutoires revigorants entre brutalité
hardcore et réflexions primesautières ; et James Duval, figure de pureté bandante perdue dans un monde ordurier et absurde à Lewis Caroll entre rêve et réalité devient alors un Candide rebelle et marginal paumé chez les monstres américains (il suffit de voir à quel point le monde peut être surprenant comme hostile) et pourchassé par les fantômes de l’intégrisme (KKK, fachos, FBI).
Dans les deux films, un final sanguinolent, métaphorique et fantasmagorique apporte la dimension morale : un ado volage devient l’homme burné qu’il fantasmait d’être (
Doom Generation) et un jeune mec stoppe de se considérer comme un freak en étant sur le point de découvrir une expérience inédite (
Nowhere). A chaque fois, en regardant ces films, on a la même descente mélancolique et la même montée émotionnelle: l’impression de grandir en même temps que les personnages ou de prendre de la hauteur. Avec
Mysterious Skin, film sublime qu’il a réalisé près de dix ans plus tard sans crier gare, Gregg Araki nous a tous pris de court.
Le coin du cinéphile : la petite boutique des horreurs de Romain Le Vern Bilan coin du cinéphile 2005-2006 Hallucinations of a deranged mind (José Mojica Marins) Faust (Jan Svankmajer) Abattoir 5 (George Roy Hill) Amateur (Hal Hartley) Venus in Furs (Victor Nieuwenhuijs et Maart Je Seyferth) Tenderness of Wolves (Ulli Lommel) Eating Raoul (Paul Bartel) L'enfant-miroir (Philip Ridley) L'écureuil rouge (Julio Medem) Begotten (Elias Merhige) Des anges et des insectes L'homme à la caméra (Dziga Vertov) Scorpio Rising (Kenneth Anger) Dans les ténèbres (Pédro Almodovar) The Doom Generation & Nowhere (Gregg Araki)