Il y a aussi une maîtrise absolue du montage. Rien que les dix premières minutes où Joseph H. Lewis révèle en mode expressionniste la psychologie du personnage principal témoignent d'un vrai talent. La pluie, une vitre brisée, un vol, un flingue, un regard, un procès, des flash-back et en seulement quelques minutes, on comprend le pourquoi du comment. Mais aussi une maîtrise dans la narration héritée des meilleurs Fritz Lang. A chaque détour de séquence, Lewis invente des subterfuges à travers une utilisation consommée de l’ellipse. Un moyen, aussi, de contourner la censure.
Gun Crazy est sorti au début des années 50 et les représentations de braquage au cinéma – alors susceptibles de donner des idées et d’inciter des inconscients – étaient prohibées. Voilà pourquoi on n'assistera à aucun braquage pendant tout le film. Juste des sensations intenses de trouille au ventre, des errements, des déplacements, des idées encore et toujours. Joseph H. Lewis n’est pas un réalisateur de paille, il avait déjà réalisé d’excellents films noirs comme
The Big Combo. Déjà, il démontrait une détermination à soigner la forme en totale adéquation avec le contenu, sans tomber dans la pose ou la sursignification. Histoire de se hisser à la hauteur de certains confrères dont il était secrètement jaloux (Orson Welles, en ligne mire pour le contenant, Nicholas Ray pour le contenu). Ici, l’ambition a du (très) bon :
Gun Crazy est en toute logique son chef-d’œuvre, plus encore que
Touch of Evil réalisé huit ans plus tard, tant il ressemble à un aboutissement des recherches esthétiques menées par le cinéaste depuis ses débuts (assistant caméraman à la MGM, chef monteur au studio Republic, réalisateur pour Universal, Columbia, Monogram ou P.R.C). La réussite formelle est par ailleurs redevable à Russell Harlan, chef opérateur brillantissime qui a sublimé les meilleurs travaux de Howard Hawks et manie aussi bien le clair-obscur que la lumière crue.

Mais au-delà de ses prouesses techniques, le film, qui s’inscrit dans une veine néoréaliste chère à Dassin et autres Henri Hathaway (à savoir allier les règles de la dramaturgie à un contexte quasi-documentaire), subjugue par la puissance passionnelle – et donc émotionnelle – d'une histoire incandescente. Soit un amour fou mû par l'urgence où l’environnement naturel reflète les émotions des personnages. Un vague sentiment d’étrangeté avec le cirque, aux réminiscences de Tod Browning (parions que si Tod avait réalisé un film dans les années 50, il aurait fait celui-ci) ou d’oppression sociale avec le final figuratif où les deux amants, traqués par des fantômes humains, se retrouvent seuls au monde, rattrapés par un système qu'ils cherchaient à fuir. Cinématographiquement, on est quelque part entre le classicisme et le modernisme sans que l’on ait à faire de choix. Preuve supplémentaire de la richesse, de la densité de ce véritable monument où l’amour est plus fort que la mort. Godard a tellement aimé ce mélange très subtil de mésaventures courtoises, de cavalcade rebelle, de punk sourd et d’amour platonique que lui et son scénariste François Truffaut n’ont pas caché leur admiration partagée pour
Gun Crazy au moment d’écrire et de tourner le successful
A bout de souffle, une autre histoire d’amour impossible. On finira sur une anecdote amusante : Joseph H. Lewis a finalement vu
Bonnie and Clyde, d’Arthur Penn, avec beaucoup de retard, un soir, à la télé. A la fin, il aurait lancé à sa femme :
«What the fuck, c’est Gun Crazy en couleurs et en moins bien». On imagine bien la réponse, un rien désabusée, de sa douce compagne:
«Le combat est perdu d’avance, Gun Crazy est le moins connu des deux». Le genre de conflit qui oppose tant d’autres films (
Easy Rider versus
Electra Glide in Blue, qui dit mieux ?) mais qui pousse le cinéphile averti à tout réévaluer et à fouiller aux racines des genres, à chercher aux sources des réussites les plus indiscutables. A bien des égards,
Gun Crazy est une pure merveille.
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