Pour ceux qui en douteraient encore, Tod Browning est l’un des plus cinéastes de l’histoire du cinéma US. Avec
Les poupées du diable, l’un de ses films les plus connus et pourtant aussi précieux que ses standards comme
L’inconnu ou encore l’indémodable
Freaks, il propose un savant mélange d’épouvante, de fantastique et de thriller où un brave homme manipulé fomente une vengeance sociale et trouve le moyen de faire rapetisser ceux qui se sont mal comportés avec lui. Le principe consistant à montrer au cinéma des hommes à la taille lilliputienne sera vu et revu dans quelques productions fantastiques de l’époque:
La fiancée de Frankenstein, de James Whale;
Dr Cyclops, de Ernest B. Schoedsack ou même bien plus tard dans les années 50 avec
L’homme qui rétrécit, de Jack Arnold. Mais rarement il a été exploité avec autant de poésie ténébreuse: les personnages qui rétrécissent sont à la merci de celui qui les dirige et deviennent des pantins instrumentalisés qui ne se déplacent plus comme des êtres humains. Tim Burton avait certainement ce film en tête au moment de réaliser
Sweeney Todd: même prétexte du film de genre spectaculaire et même histoire de vengeance qui se termine dans la noirceur la plus rutilante.
"Il n’y a jamais chez Browning une volonté d’amplifier une atmosphère étrange ou une envie de se conformer aux us et coutumes de l’époque (l’expressionnisme allemand alors en vogue) mais toujours de rester réaliste."
Les poupées du diable ressemble au chant du cygne dans la carrière de Tod Browning. Après cela, il ne trouvera plus jamais la force de s’exprimer à la quintessence de son art. Et ce n’est pas une affaire de talent… Dans les années 20-30, la MGM comptait en son sein Irving Thalberg, un producteur formidable, vraiment formidable, qui a toujours soutenu Tod Browning dans ses démarches artistiques, aussi audacieuses soient-elles. Sans lui, il n’y aurait jamais eu de
Freaks, la monstrueuse parade, naguère vendu pour concurrencer Universal sur ses plates-bandes et le Frankenstein de James Whale. La perte de vitesse du cinéaste correspond au moment où Thalberg décède, en 1936, et au moment où Browning doit collaborer avec de nouveaux producteurs plus arrivistes que cléments. Un film de plus (
Miracles for sales, en 1939 sur le monde de la magie), un échec de plus; et, la MGM se débarrasse de lui comme d’une vieille chaussette, sans même avoir la moindre estime. Dégoûté et viscéralement affecté, Browning stoppe sa carrière, ne réalise plus rien de potable, se retire loin d’Hollywood et décède au début des années 60 sans même savoir que ses œuvres influenceraient des générations entières de cinéastes allant de David Lynch à Tim Burton. Et c’est là que je fais une petite parenthèse pour vous conseiller de voir absolument
Gods and Monsters, qui brosse un portrait très émouvant de John Whale et traite en filigrane de ce déclin-là, de tous ces artisans Hollywoodiens des années 30, spécialisés dans le cinéma fantastique, ayant connu la gloire puis l’abandon des gros studios.