Alors que nous nous remémorions récemment les grands films tournés autour des nazis pour accompagner la sortie de
Inglourious Basterds, un titre revenait sans cesse, très haut dans l'estime de chacun :
Le Dictateur de Charles Chaplin. Parce qu'il fut le premier à dénoncer la barbarie de ce qui se jouait en Europe, parce qu'il a décrit les exactions contre les juifs et l'extrême violence d'un dictateur dont la folie menaçait le monde. En 1940, il n'était pas très bien vu de se distinguer de la neutralité distante qui était alors la position des Etats-Unis pas encore entrés en guerre. Chaplin a dû faire face à de nombreuses réticences. Le film est sorti grâce au soutien du président Roosevelt. C'est une oeuvre engagée, où le cinéaste expose ses convictions profondément humanistes à une époque où elles étaient gravement compromises. Plus que jamais, l'humour est ici la politesse du désespoir. Plutôt que de pleurer, le légendaire Charlot prend le parti de ridiculiser les tyrans. C'est ainsi qu'il parle, pour la première fois à l'écran, dans un discours final qui a gardé toute son actualité et sa bouleversante tolérance, brandie fièrement, comme une utopie.
La satyre selon ChaplinLe film s'ouvre sur la Grande Guerre, que Chaplin avait d'ailleurs auparavant abordée dans
Charlot Soldat en 1918, pointant comme ici son absurdité. Le héros est un humble barbier maladroit, aux prises avec une Grosse Bertha capricieuse et un obus facétieux. Le soldat se trouve ensuite perdu dans la brume des combats appelant fébrilement ses compagnons d'armes avant de se retrouver au milieu de ses ennemis. Après avoir sauvé un aviateur exténué, et survécu au crash de leur avion, son pays, la Tomainie, se voit vaincu et tombe sous le joug d'un terrifiant dictateur, Hynkel. Ce dernier se livre à des discours haineux qui intimident même ses micros. Le barbier, devenu amnésique, passe des années à l'hôpital militaire, qu'il quitte, dans l'ignorance du changement de régime et des exactions commises contre les juifs. Il regagne le ghetto avec candeur et se défend contre les miliciens qui y sèment la terreur. Parallèlement à cela on assiste aux délires mégalomaniaques du tyran. Se rêvant empereur du monde, il prépare avec ses sbires l'invasion de l'Osterlich.
Chaplin place donc sa charge satyrique sous le signe de la parodie (postulat que Lubitsch reprendra dans
To be or not to be). Il crée un pays imaginaire pour mieux pointer les rêves de grandeur délirants des nazis (on aperçoit une Vénus de Milo faisant le salut hitlérien et Le Penseur de Rodin adoptant la même pose). Il invente une langue, charabia inspiré de la diction éructante de Hitler pendant ses discours. La pantomime qu'il a maîtrisée dans ses grands films muets n'est pas si éloignée (lorsque le dictateur arrache rageusement les médailles de Herring, jusqu'à ses boutons). Le cinéaste nourrissait en effet de grandes réserves à l'égard du parlant, refusant de l'adopter pour
les Temps modernes en 1936. On retrouve la poésie visuelle de l'humour de Chaplin, ses gags chorégraphiés et burlesques (lorsque Paulette Goddard assomme les miliciens à coups de casserole ou lorsqu'il rase un client en parfaite synchronisation avec la 5ème danse hongroise de Brahms). Ce talent visuel lui permet de suggérer énormément, notamment lors de la scène où Hynkel joue avec le globe terrestre après avoir -littéralement- grimpé au rideau en rêvant de domination mondiale. Sur l'ouverture de
Lohengrin de Richard Wagner (compositeur préféré de Hitler), il exécute un véritable ballet, aérien et glaçant, dévoilant par le geste toutes les motivations de son personnage.
Le Dictateur apparaît donc comme une oeuvre de transition harmonieuse entre ses chefs- d'oeuvre muets et parlants (
les Feux de la rampe portera également en lui cette part de nostalgie pour l'ère du muet). Les gags s'enchaînent inlassablement, avec un sens du timing exemplaire (suffisamment développés pour qu'ils soient drôles et inventifs sans jamais s'éterniser). On est dans une oeuvre à situer dans le prolongement des aventures de Charlot, le célèbre vagabond. Le barbier en adopte tous les traits distinctifs : sa démarche, sa naïveté et sa maladresse. Le héros est comme toujours du côté des opprimés contre lesquels la dureté de la loi s'acharne.