Les membres de la rédaction de DVDRAMA/EXCESSIF éliront désormais chaque mois LE film sortant en salles qu'ils défendent et conseillent. Il s'agit d'un coup de coeur
collectif qui, nous l'espérons, vous touchera autant que nous. Et pour ce mois de juillet, le film du mois qui nous a tous ébloui se nomme
Exilé, le nouveau né du virtuose Johnnie To. Un chef-d'oeuvre, crieront certains. On attend vos avis avec impatience. Chez nous, c'est la folie.
Romain Le VernDès les premières images, on est sous le choc. Musique avec des accords de
guitare lancinants, ville fantomatique de Macao plombée par la canicule,
atmosphère lymphatique, personnages fringués classe qui se regardent de
travers, tension à son paroxysme. Deux bandes de tueurs se retrouvent à
Macao devant la maison de Wo, un ami d'enfance exilé depuis qu’il a tiré
sur son patron et qui, depuis, a refait sa vie avec une femme et un
enfant. D’un côté, on a Anthony Wong et Lam Suet qui ont pour dessein de buter Wo sur ordre du boss atrabilaire Simon Yam ; de l’autre, Francis Ng et Roy Cheung venus défendre leur ami. Dans un écrin totalement artificiel
et ensoleillé, de joyeux drilles ont eu envie de faire renaître le bon
vieux cinéma de Peckinpah de ses cendres, afin de rappeler que les
vieilles recettes ne sont point caduques et que la majorité des films
actuels bénéficient de cet héritage.
Leur plaisir devient le nôtre, tant
l’excitation qui découle en regardant Exilé s’avère immense. Avec ce
nouveau western rongé par la nostalgie de ses héros en totale
décrépitude, Johnnie To court-circuite les archétypes, fait tourner les cannettes de Red Bull et signe une série B de luxe, enthousiasmante au-delà des espérances.
Un uppercut digne de The Killer en son temps doublé d’un long gag élégiaque théâtralisé par un Beckett alcoolisé percé par la mélancolie. Un festin du genre rutilant.Les mauvaises langues ont trop souvent essayé de séparer le bon grain de l’ivraie en réduisant Johnnie To à un énième formaliste HongKongais
uniquement capable d’œuvrer dans la pose et incapable de traiter en creux
la substance de son récit et la psychologie tordue de ses personnages
décalqués. Or, aux antipodes des tentations véristes scrupuleuses du
récent diptyque Election, plus proche de la veine tragique et gaguesque
d’
A hero never dies ou de
Running on Karma sans toutefois s’abîmer dans l’autocitation, ce film labellisé Milkyway Images le venge de tout ceux qui l’ont hâtivement assimilé à un esthète de pacotille. Avec une élégance fluide du travelling, un soin maniaque du cadrage, un respect des
caractères et une osmose entre les acteurs quatre étoiles, il pulvérise
les standards. Fausse suite de
The Mission regroupant la même bande
d’acteurs (les indispensables Anthony Wong, Francis Ng, Lam Suet Roy
Cheung),
Exilé s’attache à des gangsters très soudés tout droit sortis
d’un film de Melville confrontés aux derniers jours de leur amitié. On ne
sera pas étonné d’ailleurs que To envisage de faire un remake du
Cercle
Rouge et de tourner un film avec Alain Delon ; ce dernier lui ayant donné son accord immédiat.
En surface, To donne l’impression d’avoir reproduit ce qu’il aimait le
plus dans de nombreux westerns et par extension les films de divers
cinéastes (Don Siegel, Clint Eastwood, Sergio Leone). Mais qu’il s’agisse d’injecter des touches surréalistes aux moments les plus incongrus ou de filmer en Scope des paysages arides et désertiques, il rend hommage sans céder à l’édifice fétichiste en renouant précisément avec sa thématique chérie (sens de l’honneur, amitié indéfectible,
conflits claniques, trahison secrète) et en cherchant par intermittence des
noises au cinéma du vénéré John Woo. Pour donner un exemple, le gunfight
opératique dans l’hôpital renvoie à
The Killer avec sa chorégraphie
minimaliste à base de draps, de ralentis et de sang mais ajoute une
dimension ironique en simulant une volonté de sacraliser chaque instant.
Sous de bonnes influences, To a renouvelé sa grammaire cinématographique
en proposant une nouvelle manière de filmer des fusillades dans un espace
clos et n'abuse pas au bonheur de ses détracteurs du grand angle comme
simple parti-pris de mise en scène.
De cette profusion de qualités (pas
minces), il résulte une sorte d’idéal filmique qui dépasse en satisfaction
tout ce qu’on pouvait imaginer. C’en est presque inquiétant pour la suite
dans sa carrière étant donné qu’après cette fulgurance, il sera obligé de
se surpasser pour nous surprendre. Mais ce serait oublier que, de film en
film, Johnnie To n’a cessé de relever à chaque fois brillamment le défi
qu'on lui lançait. "Etonnez-nous!" Et avec son style précieux, To nous
étonne.