Jean-Baptiste GuéganExilé, ce n’est pas de l’émotion et encore moins du sentiment. Ce n’est pas un film larmoyant sur le sort des réfugiés politiques d’un quelconque pays meurtri par la guerre. Non, bien loin de là !
Exilé, c’est le dernier Johnnie To et c’est à coup sûr le primat de la seule action sur le sentiment.
Exilé ce sont des gunfights de folie orchestrés avec la maestria du cinéaste qui depuis Election 1 et 2 s’est mué en virtuose. Osons-le, John Woo avec ce film est un cinéaste du siècle passé. Qui verra ce film ne pourra plus le nier. En effet, jamais dans le cinéma de genre, notamment hongkongais, nous n’aurons vu une telle nouveauté, une telle inventivité dans les affrontements.
Jamais depuis longtemps, nous n’aurons eu droit à un tel sens de la mesure et du rythme dans une mise en scène aussi frénétique. Western moderne et purement jubilatoire sur fond de huis clos fratricides,
Exilé est le film explosif de ce mois de juillet. Un pur plaisir de mise en scène et pour tout amateur, une jouissance extatique !
Nicolas HouguetIl arrive assez rarement d'être ému par une mise en scène, par des mouvements de caméras, discrets et fluides, lents comme une belle chorégraphie. Ce qui frappe d'abord dans ce film, c'est cette maîtrise là, qui rend chaque séquence émouvante, de cette émotion que l'on ne ressent guère que devant des grands stylistes comme Kubrick ou Sergio Leone. Il y a cette ambiance aussi, envoûtante comme un bon vieux western et sa musique lancinante, ce rythme qui s'installe, les liens étranges et forts qui se dessinent entre les personnages. Il y a les gunfights et les duels intenses (tendus comme du Sergio Leone), des ralentis qui rappellent Sam Peckinpah ou le John Woo de
the Killer. Il y a aussi cette dérision constante, ce sens de l'absurde qui rappelle Kitano.
Il s'agit là d'un grand moment de cinéma d'action, d'un exercice de style sublime qui se paie le luxe d'être émouvant. Même si le film est bourré de références, surtout aux westerns, il n'est pas conditionné par elles et impose une atmosphère qui lui est propre, attachante, fascinante d'élégance et de sensations multiples (on passe de la contemplation, à l'amusement, à l'émotion). Bref, ce film m'a dérouté et ébloui, avec cette sorte de perplexité paradoxale qui vous envahit quand vous êtes devant un grand film, cette appréhension où on se demande en permanence si l'émerveillement durera, cette espérance qui a peur d'être déçue à la scène d'après. Au fil des séquences, aux moments de tensions qui trouvent leur crescendo dans des mexican standoffs, on accroche toujours. Et à chaque fois, le plaisir est renouvelé, décuplé.
On se dit simplement que ce film est beau. Au delà de ses références, des genres auxquels il peut faire songer, il est riche d'une grâce stylistique finalement assez rare dans le cinéma d'action. Il devient une véritable leçon de mise en scène, où la maestria est si évidente qu'elle en devient le coeur du film. L'histoire est sublimée, les personnages aussi par la force de ce style, multiple, cohérent, majestueux, presque grandiloquent comme un opéra, évoquant souvent l'élégance d'un ballet.
Il est rare de se trouver devant un metteur en scène qui parvient à pousser la virtuosité, à mélanger les genres d'une manière affichée, sans que cet exercice ne devienne un peu stérile et sans personnalité véritable. Ici, en assumant ses références et en les intégrant, Johnnie To fait appel à tout un imaginaire, celui de ces étranges westerns qui révolutionnaient les codes du genre (ceux de Leone et de Peckinpah), celui des films de Hong Kong et leur violence stylisée. Cette alchimie de cinéma est miraculeuse. Ainsi, le film de To est assez bouleversant. Car
grâce à la perfection formelle de l'ensemble, on se laisse simplement emporter par ce qui pourrait bien être un chef d'oeuvre.