Mais la plus grande surprise du métrage est réservée au personnage de Richie Roberts, l'éternel flic impeccable qui s'accroche coûte que coûte à ses valeurs pour piéger les bad-guys. Bien loin de tous les seconds rôles du même genre généralement très gonflants (sauf dans les comédies façon ARRETE-MOI SI TU PEUX ou les vrais chefs d'oeuvres, encore une fois), Roberts se trouve être non seulement développé pile comme il faut en laissant de la place au gangster qui nous intéresse d'abord, mais aussi subtil et travaillé, laissant réellement une marque dans la représentation des brigades des stups au cinéma. Passant l'examen du barreau pour devenir à son tour avocat pour la défense et ainsi faire le procès des criminels qu'il arrête, Roberts est surtout présenté comme le seul coéquipier capable de rendre une somme d'un million de dollars à son supérieur alors qu'il aurait pu les garder sans aucun problème, et ne pas obtenir la honte qui s'abat sur lui où qu'il passe (même Lucas et un membre de sa brigade lui feront la réflexion). S'opposant ainsi aux ripoux comme l'inspecteur Trupo qui règnent en maîtres sur des banlieues en recoupant la drogue à leur guise, il voit ses propres amis sombrer dans la drogue (la "Blue Magic" évidemment) et mourir à force de trop grande dose, et quitte alors la police pour finalement y revenir en formant une nouvelle équipe chargée de démanteler le réseau de Lucas. L'affrontement entre les deux hommes se fera bien plus au montage qu'en réalité, puisqu'ils se rencontreront seulement lors d'un interrogatoire culte où Lucas décide de participer au démantèlement contre un emprisonnement moins loin et une coopération appréciée des supérieurs. Cela ne changera rien au fait qu'il ira payer ses fautes pour ressortir, totalement inconnu, dans des rues qui ont bien changés, mais il a au moins envoyé les ripoux au trou alors que ses frères complices sont aussi derrière les barreaux. Il ne faut pas y voir là une quelconque morale ou une quelconque expiation, mais juste un moyen comme un autre d'aider un ennemi commun aux truands et aux policiers honnêtes, et qui conclue de manière plus qu'étonnant (on en voudrait trois fois plus !) un récit passionnant. Ce n'est donc pas un affrontement à la hauteur de HEAT, mais ce sont deux récits enchâssés où le destin d'un flic divorcé aux sautes d'humeur permanentes et d'un gangster aux mêmes problèmes (voir la scène où il assassine avec jouissance son principal ennemi au milieu des badauds – culte) qui font réellement plaisir à voir.

On s'y attendait, mais c'est toujours aussi bon de le dire: Denzel Washington est toujours aussi géant dans son interprétation de Frank Lucas. Entre ses blagues glissées entre deux dialogues ("Le Monopoly ?" hilarant), son arrivée express dans un monde marquée par la guerre où il va affronter les dirigeants asiatiques pour obtenir de la drogue et son air sympathique dérangeant (car c'est un tueur et un gangster avant tout), on se dit que finalement, l'Oscar du meilleur acteur serait entièrement mérité. D'autant plus qu'il s'agit d'un quasi-sans faute depuis plusieurs années, où même les navets paraissent digestes avec Denzel à l'écran (OUT OF TIME, UN CRIME DANS LA TETE). Face à lui, Russel Crow fait oublier ses sautes d'humeur prétentieuses et se remet sur le droit chemin après quelques mois dans le désert (MASTER AND COMMANDER, DE L'OMBRE A LA LUMIERE et A GOOD YEAR, ça fait mal). L'acteur revient enfin à un rôle à sa mesure, prend quelques kilos sans en faire trop, et a tout simplement une classe immense dans son rôle de flic séducteur et tenace qui laisse de côté sa vie privée pour arrêter Lucas et son gang, quitte à se mettre une nouvelle fois tout le monde à dos. En attendant de le voir dans 3:10 TO YUMA (merci de le sortir en France, bis repetita), TENDERNESS et les prochains Ridley Scott (BODY OF LIES et NOTTINGHAM), voilà de quoi rassurer ses fans sur la teneur de son talent et de son charme inévitable. Face à eux, contrairement aux apparence, les seconds rôles sont loin d'être écrasés et prouvent à quel point Scott sait réunir des gens de tout les horizons pour des rôles minuscules ou essentiels, tous plongés dans un univers qui a l'air de véritablement leur plaire. A commencer par deux acteurs des deux camps de la loi: Josh Brolin est définitivement un Dieu vivant (le ralenti qui ouvre sa première apparition est à mourir de bonheur), et Chiwetel Ejiofor (INSIDE MAN) génial en fausse petite frappe aux grandes responsabilités. Deux acteurs à l'image du reste, qui fait venir de tout les horizons ceux qui se succéderont devant la caméra: John Hawkes et Yul Vasquez en coéquipiers boulets de Roberts, des grands noms du rap et du cinéma se confondent (RZA de KILL BILL, Common de SMOKING ACES, T.I.), l'impérial John Ortiz (Jose Yero dans MIAMI VICE), Armand Assante en rital qui agace son petit monde, Cuba Gooding Jr a un petit mais très respectable rôle (oublions donc NORBIT et ECOLE PATERNELLE 2 cette année), Carla Gugino en femme déçue et désappointée, l'hilarant Kevin Corrigan (THE DEPARTED, SUPERBAD) en éternel boulet de service, le grand Ted Levine avec une nouvelle coupe méconnaissable, Norman Reedus (BLADE 2) dans un rôle de 1 minute à la morgue, et enfin Roger Bart (DESPERATE HOUSEWIVES) qui passe en hommage à son minuscule apparition de REVELATIONS.

AMERICAN GANGSTER est donc un bonheur pour le spectateur. Un bonheur aussi bien visuel, alternant les séquences chocs et les montages cultes, que scénaristique, où tous les préjugés tombent dans l'oubli dès la première scène qui réussit à faire taire toute une salle de cinéma en quelques secondes. Et il n'y a finalement que Ridley Scott pour faire cela. Alors quelque soit l'Oscar (meilleur film, meilleur acteur, meilleur second rôle, meilleur scénario ?) remporté, il faut qu'il y en ait au moins un pour que le film reste dans les annales comme l'un des futurs classiques des films de gangsters, et comme une référence immédiate du schéma à répéter en cas de panne.