LE CAHIER CRITIQUE
SHORTBUS
Un film de John Cameron Mitchell
Avec Raphael Barker, Lindsay Beamish, Justin Bond, Jay Brannan, Paul Dawson, PJ DeBoy
Durée : 1h42
Sortie : 8 Octobre 2006
Avec ses scènes de sexe non simulées, John Cameron Mitchell, jeune cinéaste talentueux, étaye le cul dans tous ses états. Et surtout ses états les plus tristes. Plus que de sexes en érection, on cause avant tout des peaux de chagrin, des vicissitudes qui font qu’on ne fait jamais vraiment ce qu’on veut… Alors qu’au préalable, on aurait pu craindre le pire (grosso modo, le précipité racoleur qui se satisfait du scandale qu’il cherche à déclencher), il n’en est rien. S’il peut légitimement indisposer par sa crudité (on peut même dire qu’on n’a que très rarement poussé aussi loin la représentation sexuelle), Mitchell confirme avec sa chronique d’une poignante et choquante beauté tout le bien que l’on pensait de lui depuis son étonnant
Hedwig and the angry Inch.
Short Bus suit plusieurs personnages new-yorkais dont les aventures tragi-comiques naviguent entre sexualité et sentiments. Tous fréquentent un club underground moderne, Short Bus, où s'expriment toutes les sexualités. Sofia est sexologue et n'a jamais connu l'orgasme. Avec son mari Rob, elle simule le plaisir depuis des années. Sofia croise Severin, une maîtresse dominatrice qui tente de l'aider. Parmi les patients de Sofia, James et Jamie sont un couple gay qui tente d'ouvrir ses relations sexuelles à un troisième partenaire. James propose une relation avec Ceth, mais Jamie reste sur ses gardes. James semble avoir un projet secret. Il est suivi par un mystérieux observateur, Caleb…
Tous les personnages du film forment les multiples personnalités de l’auteur John Cameron Mitchell. On l’a trop rapidement résumé à un émule de John Waters alors qu’en réalité les ambitions sont strictement opposées. Avec son premier long métrage
Hedwig and the angry Inch, l’acteur-réalisateur avait composé une comédie musicale glam qui sous le strass et les paillettes laissait apparaître une profonde mélancolie. C’est un peu le même principe avec son nouveau long métrage qui risque en raison de ses scènes sulfureuses d’être hâtivement catalogué «film à scandale». Or, au gré d’images que l’on n’a pas l’habitude de voir dans des fictions standards (sexes en érection, fellation, orgies, pénétrations, éjaculations, sadomasochisme et même une auto-fellation!), John Cameron-Mitchell se sert d’images brutes pour amplifier la solitude urbaine d’une mégalopole vouée à la déshumanisation : New York.
Ou plus précisément dessine l’Amérique post-11 Septembre réfugiée dans son mal-être, sa peur phobique de l’étranger et sa solitude de plus en plus invivable. La raison pour laquelle ce précipité nous touche vient précisément du fait qu’il retranscrit des tonnes de choses universelles qui touchent au plus profond. Loin de céder aux scories mélodramatiques de mauvais goût, le cinéaste évite les écueils les plus détestables en filmant le sexe de manière ordinaire, voire même burlesque (la manière dont il se tire d’une séquence de triolisme risquée est mémorable), ce qui contredit toute envie de provoquer gratuitement. En décrivant un univers de marginaux qui se fourvoient dans le sexe pour raviver un désir perdu, John a surtout signé un poème urbain d’une grande force contemporaine qui cause de désir mort, de quête affective, où chaque coït s’achève par un torrent de larmes.


Les New-Yorkais n’ont plus le cœur à l’ouvrage. Cameron Mitchell autopsie le cadavre d’une humanité disparue. Surtout, il a choisi des comédiens non professionnels qui retranscrivent au plus juste les tempêtes psychologiques de leurs persos et qui se contrefoutent de plaire ou de ne pas. Ils sont juste ce qu’ils sont. Il émane de ces tranches de vie une sincérité et une tristesse qui tranchent avec le tout-venant. En dépit de quelques anicroches purement formelles (en raison de ses scènes sulfureuses, le film n’a pas pu bénéficier d’un budget pharaonique), le film a été fait avec un cœur gros comme ça. Les acteurs n’ont pas triché avec leurs sentiments et rappelle incidemment qu’il ne faut pas tricher avec les nôtres. C’est cru parce que le monde ne fait pas de cadeau. Mais on a quand même le droit d’écraser une larme en souvenir du passé (ou d’une étreinte passée).
Romain Le Vern