Par La Rédaction - publié le 31 octobre 2006 à 03h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h15 - 0 commentaire(s)
LE CAHIER CRITIQUE

LE DAHLIA NOIR
(The Black Dahlia)
Un film de Brian De Palma
Avec Josh Hartnett, Aaron Eckhart, Scarlett Johansson, Hilary Swank, Mia Kirshner, Mike Starr, Fiona Shaw…
Durée : 2h00
Date de sortie : 8 novembre 2006

Raymond Chandler adapté par Howard Hawks (Le Grand sommeil), James M. Cain par Billy Wilder (Assurance sur la mort), Donald Westlake par John Boorman (Le Point de non-retour), Jim Thompson par Sam Peckinpah (Guet-apens), Elmore Leonard par Quentin Tarantino (Jackie Brown) ou Dennis Lehane par Clint Eastwood (Mystic River). L’histoire du polar au cinéma est jalonnée de rencontres magiques entre de grands réalisateurs et de grands écrivains, d’associations rêvées qui ont accouché de titres désormais légendaires. Inutile de dire que l’opération James Ellroy + Brian De Palma augurait d’un choc des titans, d’une confrontation mémorable entre l’imaginaire fiévreux d’un écrivain écorché vif et l’imagerie sidérante d’un cinéaste prêt à tout. Bref, on attendait une grande histoire peuplée de personnages perdus au milieu d’une sarabande de névroses et de violence. Hélas, cent fois hélas, il faudra se contenter d’un film certes visuellement intéressant mais qui n’en laisse pas moins son spectateur à quai. Chronique d’une déception.

Los Angeles, 1947. L’agent Bucky Bleichert et le sergent Lee Blanchard sont flics et boxeurs. Adversaires sur le ring mais partenaires dans la rue. Tous deux employés du prestigieux Service des Mandats et Enquêtes et tous deux amoureux de la belle Kay Lake, ils deviennent rapidement inséparables. Mais le destin vient bientôt frapper à leur porte sous la forme d’un cadavre atrocement mutilé : celui d’Elizabeth Short, jeune starlette mythomane broyée par l’univers sans pitié de la mégalopole californienne et surnommée « le Dahlia Noir » par la presse à scandales. Une enquête tortueuse démarre qui va mener Bleichert et Blanchard au beau milieu d’un cauchemardesque sac de nœuds, à l’issue duquel les masques et les corps tomberont les uns après les autres…


Le Dahlia noir. Depuis le forfait de David Fincher et le passage de relais à son glorieux aîné Brian De Palma, on attendait impatiemment cette adaptation d’un des plus grands romans noirs de ces vingt dernières années. Quand bien même le dernier opus en date du réalisateur, le très mauvais Femme fatale, avait pu échauder notre enthousiasme, on mettait ça sur le compte d’une baisse de régime passagère et on s’asseyait dans la salle de projection les yeux grands ouverts et les doigts croisés. Dès l’ouverture, on sent que quelque chose se passe sur l’écran. Le grand De Palma semble être de retour, notamment dans ce percutant match de boxe entre les deux héros, filmé et monté de main de maître (les plans d’impact sur les coups que s’assènent les combattants sont systématiquement précédés d’un cut dans le mouvement très discret qui en décuple la puissance avec une efficacité rare). Pourtant, assez vite, et de manière encore plus flagrante si on a lu le roman, on s’aperçoit que les événements s’enchaînent à une vitesse folle, les sous-intrigues et les personnages secondaires défilant à l’écran au pas de course. En à peu près vingt minutes, De Palma expédie pratiquement 150 pages du bouquin. Puis, le rythme se calme brutalement, afin que l’on se concentre sur le cheminement de Bleichert, sur son amitié avec Blanchard, sur sa relation avec Kay et sur sa confrontation avec les coupables du meurtre du Dahlia Noir.
De l’intrigue tortueuse et foisonnante inventée par Ellroy, il ne reste alors plus rien que ce triangle amoureux et ces coupables tout désignés. Adieu les rapports de force internes entre les autorités (le personnage du procureur carriériste Ellis Loew est à peine évoqué), les sombres histoires de corruption qui gangrènent le service où bossent les deux héros (l’immonde ripoux Fritzie Vogel et son fils Johnny sont carrément aux abonnés absents), l’influence de la ville de Los Angeles sur les protagonistes (malgré le beau boulot de production design) ou encore toute la sous-intrigue située de l’autre côté de la frontière mexicaine (sans doute éliminée car trop chère à reconstituer dans les studios bulgares où fut tourné le film). Des éléments qui surgissaient dans le roman comme autant d’obstacles à la vérité sur le mystérieux assassinat du Dahlia Noir, mais qui ici, volontairement atténués ou expurgés, laissent la place à une intrigue plus linéaire.


Cela aurait pu être un choix narratif, De Palma souhaitant centrer son film sur la quête d’identité de Bleichert. Mais finalement, même les personnages principaux manquent singulièrement d’épaisseur, aidés en cela par deux belles erreurs de casting (Josh Hartnett et Aaron Eckhart pour ne pas les nommer) et par des défauts de caractérisation plutôt grossiers. Ainsi, l’opposition physique et morale de Bleichert et Blanchard ne sera jamais vraiment exploitée dans l’intrigue, la quête de rédemption du premier et la fissuration du charisme du second n’étant pas d’une évidence totale (on pense inévitablement à l’amitié de Nicolas Cage et Gary Sinise dans Snake Eyes, autrement mieux traitée). De même, la figure paternelle de celui qui énonce la loi et sert de repère au héros, en l’occurrence Russ Millard, reste trop en retrait pour prendre ici une réelle dimension (là encore, on pourra comparer avec le personnage de Sean Connery dans Les Incorruptibles). Cerise sur le gâteau, après un très long ventre mou ponctué de quelques soubresauts, la dernière bobine nous refait le coup de la première et bombarde le spectateur d’informations pour la plupart à peine esquissées (le cambriolage de la Citizens Bank ou la fusillade entre les deux flics et un groupe de marlous noirs resteront deux grandes énigmes du scénario…), achevant de rendre l’histoire particulièrement confuse et décousue.

Forcément, les fans du roman devraient donc légitimement hurler à la trahison, car on ne s’intéresse pas innocemment à un bouquin comme celui de James Ellroy. Si c’est pour en retirer une simple histoire de ménage à trois doublée d’un whodunit un peu trop évident, le tout encastré négligemment dans une structure narrative complètement bancale, c’est que quelque chose a foiré dans l’approche du cinéaste, normalement davantage porté sur le classicisme de la bonne vieille intrigue en trois actes.


Encore plus étonnant, De Palma sous-traite scandaleusement la dimension protéiforme de Madeleine, le personnage incarné par Hilary Swank (au passage le seul membre du casting à tirer réellement son épingle du jeu), dimension se résumant à une imitation de son père lors de sa première apparition, une incarnation androgyne dans l’une des scènes majeures et quelques allusions à son identification fusionnelle au Dalhia Noir. Mais jamais la schizophrénie galopante du personnage ne prendra l’importance qui lui était due ce qui ne laisse pas de surprendre de la part d’un cinéaste dont la filmographie est littéralement hantée par le Sueurs froides d’Hitchcock. Et d’ailleurs, la figure du Dahlia Noir et le rapport mortifère qu’entretiennent Bucky, Lee et Madeleine avec elle, rapport basé respectivement sur la rédemption, le retour du refoulé jusqu’à l’obsession et donc la schizophrénie, sont là encore des éléments apparemment essentiels mais néanmoins traités par-dessus la jambe. Ainsi, on apprendra en fin de film, par l’entremise de deux petites répliques, ce que représentait l’assassinat du Dahlia Noir pour Blanchard par rapport à sa propre histoire, alors que cet aspect primordial du personnage était posé dès le début du roman. De manière générale, tout ce qui relevait de la perversité, de la névrose et de la déviance dans le roman a été ici atténué, voire carrément biffé (exemple : les relations quasiment incestueuses entre Madeleine et son père).
Alors évidemment, on peut paraître sévère comme ça, mais Le Dahlia noir de Brian De Palma réserve tout de même son (petit) lot de qualités. Les images de Vilmos Zsigmond (Délivrance, Voyage au bout de l’enfer, Le Bûcher des vanités) et les décors de Dante Ferretti (Le Nom de la rose, Les Aventures du Baron de Münchausen + un paquet de Fellini et de Scorsese) sont réellement splendides, contribuant, le temps de quelques scènes, à faire passer une belle ambiance et à donner une facture visuelle classieuse qui faisait cruellement défaut au précédent opus du réalisateur. De Palma, lui, n’a pas perdu la main et nous emballe quelques grandes scènes comme il en a le secret, tel ce plan séquence acrobatique faisant le va et vient entre une fusillade et la découverte du cadavre du Dahlia, ou encore cette scène démentielle de l’escalier, où l’un des personnages principaux trouvera la mort. Une grande scène opératique qui suffit, par sa puissance visuelle, à nous rappeler la maestria du bonhomme. Seul problème : si, sur l’instant, on regarde cette séquence bouche bée, il n’en reste pas moins que son impact émotionnel demeure amoindri, l’événement tragique défilant à l’écran concernant des personnages auxquels le spectateur n’a pas eu le temps de s’identifier. Cette scène aura beau rester dans les annales depalmiennes, elle ne vous retournera assurément pas les tripes et le cœur comme purent le faire, en leur temps, les morts brutales et injustes de William Finley dans Phantom of the Paradise, de Sean Connery dans Les Incorruptibles ou de Tim Robbins dans Mission to Mars (bon film de SF qui ne mérite pas la sale réputation de navet qu’il se traîne généralement).


A partir de là, De Palma aura beau adresser de savoureux clins d’œil au spectateur (en donnant justement le rôle d’un freak, lui aussi narrativement « out », à Finley, l’acteur qui restera le Phantom pour l’éternité, ou bien en faisant lui-même un caméo vocal dans la peau du réalisateur qui auditionne Elizabeth Short), il aura beau également rendre hommage à l’ensemble de sa filmo en s’autocitant abondamment (en vrac, Obsession, Furie, Blow Out, Les Incorruptibles, Le Bûcher des vanités, etc.), son Dahlia noir reste trop mal conçu et beaucoup trop superficiel pour soulever un véritable enthousiasme. Sans doute manquait-il au metteur en scène un script digne de celui de Brian Helgeland pour L.A. Confidentiel (script dont on ne saluera jamais assez l’intelligence et l’habileté), sans doute aurait-il fallu que les producteurs de Nu Image (petit studio spécialisé dans la série B actuellement en quête de respectabilité) soient un peu moins frileux et un peu plus professionnels (sur le tournage, De Palma s’est souvent heurté à leur radinerie ou à leur manque de concision), mais sans doute le metteur en scène aurait-il dû également s’impliquer davantage. Car on peut se permettre d’être infidèle à un matériau de base aussi riche que le bouquin d’Ellroy, mais on peut difficilement s’en tirer en oubliant de conférer au film une vraie personnalité, a fortiori quand on a passé un an sur l’écriture du script. Bref, voilà ce qu’on appelle un beau rendez-vous manqué.

Arnaud Bordas




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