En attendant Ocean’s 13, Steven Soderbergh a profité d’un laps de temps pour réaliser The Good German, film noir qui se cherche quelque part entre Fritz Lang, Howard Hawks et Michael Curtiz sans jamais atteindre la classe des modèles. Un exercice de style aussi mince que déroutant qui confirme toutefois l’éclectisme d’un cinéaste inapprivoisable. Voilà une belle exception dans le paysage cinématographique US. Une exception qui dérange sacrément, oui. Steven Soderbergh est un cinéaste soucieux et prolifique qui, dès qu’il a fini un film, s’attelle immédiatement à un nouveau projet, aime à alterner les fictions expérimentales (bidouillages formels et narration déconstruite) avec des films populaires (carrés, simples et efficaces). Et parfois, concilier les deux pour réaliser des films hybrides qui ne ressemblent qu’à eux-mêmes. Après
Bubble, œuvre farouchement indépendante (petit budget, casting inconnu, minimalisme des situations) dans laquelle il posait sa caméra dans une petite bourgade paumée confrontée à l’horreur et s’essayait dans le registre de l’indécision et du trouble, il revient quasiment un an plus tard avec The Good German qui confirme la singularité de ce réalisateur boulimique. Toutes ses fictions se suivent mais ne se ressemblent pas, comme pour affirmer une versatilité et brouiller les pistes pour que l’on ne devine pas sa vraie personnalité. Là où des cinéastes ressassent sans honte leurs obsessions et autres manies stylistiques jusqu’à l’épuisement, ce réal est par-dessus tout un schizophrène imprévisible, inquiétant pour Hollywood, qui n’a pas peur de signer des produits arty (
Full Frontal) tout en atteignant les cimes du box-office la même année avec un film plus consensuel (
Ocean’s eleven). On peut se demander pourquoi Steven Soderbergh emprunte cette démarche : est-ce qu’il réalise des produits grand public pour réaliser des films plus confidentiels ? Est-ce une tendance quasi-maso qui consiste à contrer les sirènes Hollywoodiennes et à ne pas céder à leurs divines tentations ? Pour faire simple, il existe deux Soderbergh : le premier de la classe ami des stars (Zeta-Jones, Pitt, Clooney, Roberts) et le petit expérimentateur malin, coupable d’être chouchou, qui essaye de dynamiter le cinéma indépendant US. Régulièrement, il se lance des défis absurdes comme par exemple accumuler les remake casse-gueule pour mieux se punir :
Solaris,
A Fleur de peau et
Ocean’s 11, remake de
L'inconnu de Las Vegas (Lewis Milestone, 1961), petit film de casse avec Frank Sinatra et Dean Martin.
Parfois, il lui arrive de signer des films qui regroupent la raideur théorique et le divertissement pop corn: son
Solaris tant décrié parce qu’il est de bon ton cinéphile de ne pas toucher à Tarkovski et surtout
Ocean’s 12, réflexion sur la notion de divertissement et le système de mise en abyme, dans lequel il conviait ses amis et expérimentait comme un fou.
The Good German se situe précisément entre ces deux courants : entre le film de potes (casting quatre étoiles avec Clooney, Maguire, Blanchett) et l’expérimentation (réaliser un film noir des années 40-50 avec un regard actuel) sans en posséder l’âme, hélas. Un film qui a néanmoins le mérite de donner envie de faire un petit tour du côté des expérimentations de mister Soderbergh.