Encore plus que les César ou que les Oscars, le Festival de Cannes possède une aura extraordinaire. Il met le cinéma, plutôt tous les cinémas, à l'honneur dans un écrin d'or. Cannes possède une dimension mythique, internationale, faite de glamour et d'exigence. Recevoir la Palme d'Or, pour un réalisateur, est un rêve, qui ne devient que rarement réalité. Il s'agit d'une récompense offerte par un jury éclectique (sur les plans de l'origine, du domaine...), et souvent (pas toujours) appuyée par les critiques.
Mais par le public ? Car si la Palme d'Or est une récompense célébrissime s'il en est, attire-t-elle vraiment le public, autre que cinéphiles de tous horizons, dans les salles ? Le « label » Palme d'Or fait-il vraiment recette ? Où ne reste-t-elle liée, dans les esprits, qu'à une récompense donnée à « d'obscures films intellos et ennuyants » ? Existe-t-il un effet Palme d'Or ?
Pour le savoir, retour tout particulièrement sur les Palmes d'Or du Nouveau Millénaire, celles décernées depuis 2000. Un palmarès hautement éclectique, regroupant des œuvres de genres et d'origines bien différentes. Et de constater, côté succès public (français), le gouffre qui les sépare...
Les chiffres
Pour avoir en tête les différences côté « entrées France », rien n'est plus explicite qu'une (ennuyante mais parlante) série de chiffres (CBO Box office). C'est parti, et dans l'ordre croissant !
- 4 Mois, 3 Semaines, 2 Jours de Cristian Mungiu (Palme d'Or 2007) : 328.846 entrées
- L'Enfant, de Jean-Pierre et Luc Dardenne (Palme d'Or 2005) : 376.933 entrées
- Le Ruban Blanc, de Mikael Hanneke (Palme d'Or 2009) : 649.212 entrées
- Elephant, de Gus Van Sant (Palme d'Or 2003) : 762.631 entrées
- La Chambre du Fils, de Nanni Moretti (Palme d'Or 2001) : 791.637 entrées
- Le Vent se Lève, de Ken Loach (Palme d'Or 2006) : 907.836 entrées
- Dancer In The Dark, de Lars Von Trier (Palme d'Or 2000) : 1.166.150
- Entre Les Murs, de Laurent Cantet (Palme d'Or 2008) : 1.612.356 entrées
- Le Pianiste, de Roman Polanski (Palme d'Or 2002) : 1.775.310 entrées
- Fahrenheit 9/11, de Michael Moore (Palme d'Or 2004) : 2.369.621 entrées
La différence saute aux yeux : il y a plus de 2 millions d'entrées de différence entre le film de Cristian Mungiu et celui de Michael Moore. Pour des raisons qui peuvent, en se penchant dessus, s'expliquer...
Et si, sur les 10 films cités, seuls quatre atteignent le million d'entrées, il faut aussi garder en mémoire que pour des films d'auteurs, attendre le sacré million est un exploit. Côtoyer les 500.000 entrées est déjà une très belle performance. Il semble fort peu probable que 4 Mois, 3 Semaines, 2 Jours eut atteint les 300.000 entrées en France s'il avait reçu un Lion d'Or à La Mostra de Venise. La Palme d'Or est un gage auprès des distributeurs, et de nombreux petits films qui n'aurait peut-être bénéficié que de sorties confidentielles dans des salles Art et Essais se voient propulser sur les écrans de Multiplex. Une visibilité qui vaut de l'or...
Mais, maintenant que la « hiérarchie » des Palmes d'Or de ces 10 dernières années est établie, il est temps d'essayer de comprendre que, finalement, il n'y a pas que le label Palme d'Or qui joue...
Le facteur nationalité
Quelle première différence peut être trouvée, au premier abord, entre un film comme 4 Mois, 3 semaines et 2 jours et Fahrenheit 9/11 ? La nationalité. Le premier film est un film venu tout droit de Roumanie, dont le cinéma est, il faut bien l'avouer, très peu connu en France (celui qui s'est exclamé « ça existe, le cinéma roumain ? » est prié de sortir....). Le deuxième, au contraire, nous vient tout droit des Etats-Unis. USA ? Il faut bien l'avouer, cela sonne bien plus familier dans l'imaginaire collectif, même si Fahrenheit 9/11 n'est vraiment pas à relier à la grosse machine hollywoodienne.
En regardant le podium des Palmes d'Or des années 2000, on constate ainsi que se détachent un film américain (Fahrenheit 9/11), un film franco-anglais (Le Pianiste) et un film français (Entre Les Murs). Hasard ? Pas certain. Car, si on remonte un peu plus loin dans le temps, on constate que les Palmes d'Or les plus acclamées au box-office viennent bien souvent de nations ayant, dans la mémoire collective, une place cinématographique bien connue : Henry-Georges Clouzot (France) avec Le Salaire de la Peur, Francis Ford Coppola (USA) avec Apocalypse Now, ou encore Claude Lelouch avec Un Homme et une femme ont signé de grands succès publics... L'Italie aussi, avec des films comme La Dolce Vita (de Fellini) ou Le Guépard (de Luchino Visconti) a su tirer ses épingles du jeu.
La règle de la nationalité n'est pas absolue, mais en se penchant sur les résultats au box-office de l'ensemble des Palmes d'Or, force est de constater que ce sont les films « palmés » venus de France, Etats-Unis (ou pays anglophones comme la Grande-Bretagne et l'Australie) ou Italie qui trustent les sommets.
Il est aussi intéressant de constater que Le Ruban Blanc de l'esthète Mikael Hanneke n'a atteint que 650.000 entrées en France, lui qui, la même année, était en rude compétition pour le titre suprême avec le français Un prophète, de Jacques Audiard. Et si Un prophète sera récompensé mais pas palmé, le film fera plus de deux fois mieux que son concurrent en salle, comptabilisant plus d'1. 320.000 entrées françaises. Hasard ?
Toutefois, réduire le succès d'une Palme d'Or à une nationalité serait bien réducteur. Observons le cas Fahrenheit 9/11.
Le Festival de Cannes investit par les contextes politiques
Cannes, en période de Festival, a beau être un microcosme à part, il n'est toutefois pas rare que le monde extérieur devienne un facteur important du succès, en salles, du film récompensé...
Prenons Fahrenheit 9/11 du trublion Michael Moore. Tout d'abord, comme son nom l'indique, le film traite en partie d'un sujet sensible et toujours hautement douloureux dans les mémoires : celui des attentats du 11 septembre 2001. Mais il faut aussi considérer que Michael Moore livre de plus une œuvre hautement contestataire, qui démolit la politique menée par George Bush Jr, concentrée en 2003 sur l'invasion de l'Irak. Or, la politique menée par la France en particulier était elle-même en opposition totale contre cette guerre. La France s'imposait, à ce moment précis, comme le pays chef de file de l'opposition contre la politique extérieure américaine. Une position qui ne pouvait que favoriser, en plus de l'intérêt certain du sujet, la réceptivité du public au film de Michael Moore. Et il est amusant de constater que Fahrenheit 9/11, applaudi par le public et le cinéma français (César du Meilleur Film Etranger), sera le dernier film vraiment acclamé par la France du cinéaste (les méthodes du cinéaste seront dénoncées par la suite par certains...). La question est : si la France avait été en accord avec la politique de Bush concernant la guerre en Irak, le succès aurait-il été si important ? Pas certain.
Prenons ensuite Entre les murs. Là aussi, le contexte politique a certainement eu une importance dans le succès public du film. Sorti en 2008, le film se voyait automatiquement relié, dans les esprits, aux questions sécuritaires autour des « quartiers ». Questions qui avaient dominé la campagne présidentielle de 2007 (suite aux émeutes en banlieues de 2005, notamment). Et si le succès du film est aussi, encore une fois, dû à sa qualité, il y a fort à parier que le public se soit aussi déplacé pour voir une Palme d'Or les touchant d'aussi prêt.
Pourquoi alors, peut-on se demander, Elephant, qui touche au sujet sensible du massacre dans l'université de Columbine, n'a-t-il pas eu de meilleurs résultats, ne dépassant pas le million d'entrées ? Peut-être tout simplement parce que Michael Moore (encore lui !) s'était déjà emparé du sujet un an auparavant, et de façon plus accessible, avec Bowling For Columbine. La puissance de l'actualité n'est pas à négliger, mais elle peut aussi s'avérer bien souvent éphémère...

