Lorsqu'il rencontre Anouk Grinberg, il lui donne à incarner la jeune femme à la dérive de
Merci la vie, cette mariée mystérieusement abandonnée sur le bord de la route. On s'aperçoit bientôt que par son corps et son amour, elle propage un fléau qui a infecté une ville entière, ce qui en fait une paria. Cette parabole folle, virtuose et audacieuse, qui mélange les temporalités est une évocation forte des premiers temps du Sida. Avec Charlotte Gainsbourg, ces deux femmes cherchent à être aimées, considérées, regardées... la très jeune Gainsbourg atteint d'ailleurs un nouveau seuil dans sa quête de reconnaissance puisqu'elle finit par chercher à naître. Grinberg est une gamine des cités déboussolée dans Un, deux, trois soleil: elle perd son amoureux, se bat pour vivre, tente de gérer sa mère un peu folle et son père alcoolique (Marcello Mastroianni, superbe de grâce, même en ces circonstances), de se défendre, contre les garçons qui la collent d'un peu trop près. Un petit bout de femme attendrissant dans un monde de brutes... Dans
Mon Homme, Blier lui confie le rôle d'une prostituée d'abord consciencieuse et aimant son métier. Elle tombe amoureuse d'un clochard en bas de chez elle, qui, peu à peu devient son mac. L'amour est noir, très noir.
Dans
Les Côtelettes, Philippe Noiret et Michel Bouquet sont très épris de leur aide ménagère. Ils cherchent à la combler de bienfaits. Elle est battue par son mari, connaît une vie rude dont l'un comme l'autre veulent la préserver. Ils la paient bien trop cher, parfois juste pour la regarder dormir, pour qu'elle se repose. On retrouve la délicatesse propre à Blier, mettant en scène des moments de poésie pure au milieu d'une nuit noire.
Dans son dernier film en date,
Combien tu m'aimes ?,
Monica Bellucci est une putain sublime dont Bernard Campan veut partager la vie. Gagnant au loto et cardiaque, il risque sa peau juste pour vivre avec elle. Elle est une tentatrice de Film Noir dont la beauté est si émouvante qu'elle peut faire succomber (comme en témoigne le moment superbe avec
Jean-Pierre Darroussin). Sara Forestier est également une apparition très intéressante en fille gouailleuse (rappelant fort
Miou-Miou ou Anouk Grinberg), une nature attendrissante qui cherche l'affection (même tarifée) auprès d'un héros au coeur pas flambant et tout entier dévoué à la somptueuse Monica.
Bertrand Blier n'est donc définitivement pas celui pour qui on l'a longtemps pris. On peut même dire qu'il a été victime d'un grand malentendu, puisqu'il pointe avant tout la maladresse des hommes (y compris dans
Calmos, où elle sert de base à un délire rageur). De
Les Valseuses à
Combien tu m'aimes ?, il a toujours tenté d'approcher ces créatures énigmatiques et mystérieuses dont chaque homme tente de percer le secret (comme Delon dans Notre Histoire). Elles bouleversent l'existence des hommes (que ça soit de manière figurée dans
Trop belle pour toi ou tangible dans
Merci la vie). Il est d'ailleurs assez révélateur que lorsqu'on lui demande quels sont ces grands types de personnages,
Bertrand Blier parle d'abord des femmes, ces filles perdues, que l'on aurait envie de recueillir de protéger, et que l'on voit malmenées par les circonstances. Au milieu de l'univers noir, mordant et désenchanté de Blier, elles représentent souvent quelque chose de gracieux, de délicat et de magique.