Par Brom Bones - publié le 09 janvier 2006 à 06h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 17h44 - 0 commentaire(s)
Le second plan qui nous intéresse intervient immédiatement après, au moment où Indy, qui a pris un peu d’avance sur ses poursuivants, apparaît dans le cadre en sautant. Depuis Duel et son camion fou déboulant de nulle part, Spielberg est un maître incontesté pour ce qui est des entrées de champ puissantes et inventives (généralement doublées d’un travail sur la profondeur de champ). Celle-ci ne fait pas défaut. Le personnage fait un bond en avant tout en étant tourné dans l’autre sens afin de guetter ses poursuivants, ce qui, il faut l’avouer, n’est pas très naturel (essayez et vous verrez). Mais ce que le plan perd en réalisme (rien de tel pour se casser la gueule en beauté), il le gagne en dynamisme et en cinégénie (Indy a la classe comme jamais). Il fallait avoir un bonne dose de culot pour essayer un truc pareil, capable de verser dans le ridicule le plus complet, mais Spielby l’a fait, et il a eu raison. Décidemment trop fort.


Indiana Jones attend avec angoisse les scores des juges pour son salto arrière de toute beauté.


La musique, enfin. Personne ne devrait me contredire si je vous dis qu’elle constitue un pan essentiel du cinéma de Spielberg. A la baguette (à l’exception notable de Duel et La couleur pourpre), le vétéran John Williams, qui compte sans doute parmi les cinq grands maîtres mondiaux de la musique de film. A l’instar de son alter ego, celui-ci possède un style absolument inimitable, qui repose en partie sur deux principes : la création de thèmes associés aux personnages et la pratique de ce qu’on appelle l’underscoring. Principes que l’on retrouve tout naturellement ici.
Après son fameux bond, Indiana Jones s’aventure sur le pont, ce qui permet à Spielberg de revenir à ses deux compagnons qui sont en train d’atteindre l’autre extrémité. La célébrissime Raiders March (déjà entendue au début de l’extrait), qui retentissait jusque là, laisse alors sa place au thème de Short Round (Demi-lune pour les adeptes de la V.F.), plus facétieux et oriental. Puis le grand méchant fait son apparition (notons l’utilisation d’une très classique contre-plongée pour lui donner de la puissance) et la musique se fait immédiatement plus lourde, plus menaçante.
C’est là que nous retrouvons le concept de l’underscoring, pratique musicale développée par les grands compositeurs de l’Age d’Or hollywoodien (Max Steiner, Alfred Newman, Franz Waxman, Miklos Rosza, Erich Wolfgang Kornglod, etc, dont bon nombre étaient originaires d’Europe de l’Est) et que Williams, en disciple admiratif et consciencieux, a remis au goût du jour avec les scores de Star Wars, après une bonne décennie d’expérimentations atonales.
So, what’s underscoring ? Et bien, c’est tout simplement quand la musique prend littéralement en charge la narration. A chaque plan ou presque équivaut un mouvement musical. Il s’agit donc d’un véritable travail d’orfèvre, qui fait sans cesse correspondre les notes avec les images. Poussé à l’extrême, cela donne le mickeymousing, essentiellement utilisé, vous l’aurez compris, dans les cartoons et les films qui se réclament de leur esprit. On en retrouve quelques exemples dans notre extrait, notamment au moment du combat. La course d’Indy sur son thème est brusquement interrompue par l’irruption des soldats. Le mouvement de leurs sabres (trois moulinets) est accompagné d’un mouvement musical parfaitement calé en (devinez …) trois temps. Par la suite, quand notre archéologue essaie, mine de rien, de prendre son flingue, la musique devient toute guillerette et donne l’impression de siffloter, comme si elle cherchait, elle aussi, à détourner l’attention des deux soldats. Plus loin, un son de cor (ou un quelconque autre instrument à vent, je ne suis malheureusement pas spécialiste) épouse au quart de seconde près les mouvements des sabres qui fendent l’air à quelques millimètres de la tête d’Indy.
Evidemment, face à un tel systématisme dans le mariage image / musique, certains ne se sont pas faits prier pour hurler a la paraphrase pompière. Spielberg, lui, n’est pas de cet avis et nous livre cette jolie phrase, qui nous tiendra lieu de conclusion : « Indiana Jones ne meurt jamais car il écoute avec attention la musique de John Williams. Les rythmes brutaux lui disent quand courir, le son tranchant des violons le prévient quand il doit baisser la tête. Les différentes tonalités dans les thèmes lui disent quand embrasser l’héroïne ou frapper l’ennemi ».
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