Ce qu'il y a sans doute de plus troublant avec cette oeuvre atypique, c'est le contexte dans lequel elle fut tournée. Gary Cooper était considéré comme trop âgé pour le rôle : il avait la cinquantaine et on émettait quelques doutes sur la crédibilité du couple qu'il formerait avec Grace Kelly (qui avait la vingtaine). Le film dérouta surtout parce qu'il ne contient absolument rien de ce qu'on attend généralement d'un western (le bien et le mal clairement définis, les grandes poursuites à cheval dans des décors grandioses, la violence qui devenait ici surtout psychologique).

L'allusion au MacCarthysme et à ses dérives fut clairement saisie et suscita la controverse, certains considérant la démarche comme profondément « anti-américaine » (du nom de la commission qui enquêtait sur les activités suspectes). La paranoïa et la lâcheté régnaient alors sur l'Amérique, beaucoup se laissaient aller à la délation pour protéger leurs arrières et leurs modes de vie. Personne ne voulait être inquiété comme ceux qui ne coopéraient pas et en payaient le prix fort (tel Dalton Trumbo qui ne put travailler à Hollywood pendant des années). C'était l'époque où l'honneur foutait le camp, où les réfractaires à l'hystérie collective devenaient des cibles de cette « chasse aux sorcières ». Il y a d'ailleurs une certaine ironie à voir Gary Cooper dans ce rôle, lui qui témoigna devant cette sinistre commission (sans toutefois donner de noms). Il condamnerait plus tard cet épisode. D'une certaine manière, accepter ce rôle était déjà une manière d'engagement.
C'est finement suggéré par le film de Zinnemann : chacun a gros à perdre s'il fait preuve de courage et, dans la réalité, les héros sont rares. Le montrer au cinéma, dans ce genre précis, qui appelle la légende et la chanson de geste, est un acte de courage. Le film pointe la bassesse de l'humain dans un contexte où elle est habituellement bannie. Une telle démarche dans l'Ouest légendaire et presque sacrilège...
Le Train sifflera trois fois est un chef d'oeuvre sur l'hypocrisie et les faux semblants. C'est également une oeuvre définitive qui fait un usage magistral du temps et de la condamnation qu'il porte en lui, comme le tic-tac terrifiant de l'Horloge de Baudelaire -« Dieu sinistre, effrayant, impassible, dont la voix nous menace et nous dit « souviens-toi! »-.
Si ce film est assurément un grand classique, c'est par son audace à aller contre les conventions et à assumer avec intelligence un engagement éminemment risqué à cette époque. Mais au delà de ça, il s'agit surtout d'un récit d'une efficacité implacable, filmé avec une sobriété exemplaire qui vous saisit avec la même intensité à chaque fois.
Nicolas Houguet