Par Rafik Djoumi - publié le 07 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 07 octobre 2009 à 10h00 - 0 commentaire(s)
Hollywood, c’est l’Amérique

Parfois, le terme « hollywoodien » suffit seul à désigner un réseau d’idéologies conservatrices pour celui qui le prononce. Car Hollywood serait en quelque sorte le promoteur des valeurs les plus rigides du peuple américain et la boîte à comm’ de la Maison Blanche (« téma, y’a un drapeau américain dans Spider-man ; à tous les coups c’est la famille Bush qui produit »). Cette manière de suggérer le conservatisme hollywoodien fait peu de cas de l’écrasante majorité de libéraux qui habitent la ville. Tout d’abord, la culture majoritairement reconnue comme américaine est celle des WASP (white anglo-saxon protestants) ; Hollywood a majoritairement été bâtie par des juifs (donc pas vraiment protestants) qui étaient le plus souvent de descendance russe, hongroise, polonaise (donc pas vraiment anglo-saxonne). C’est entre autres par complexe, parce qu’ils se considéraient un peu moins « Américains » que les « vrais » Américains, que les grands patrons de studio ont souvent recherché, maladroitement, l’aval de journalistes influents, de lobbyistes religieux ou de représentants du gouvernement. Mais aujourd’hui comme hier, l’Amérique traditionaliste ne se reconnaît pas dans Hollywood, et le sentiment est d’ailleurs réciproque. Ronald Reagan racontait que, durant l’âge d’or des studios, il y avait UNE table à la cantine réservée aux 2-3 républicains des lieux. Aujourd’hui, un film ultra-républicain tel que la comédie An American Carol de David Zucker apparaît, aux yeux de ses initiateurs, comme un acte de résistance au « gauchisme dictatorial » de la ville. Et l’on constatera aisément que ce sont plutôt Robert Redford ou George Clooney qui empochent les Oscars, et non pas Arnold Schwarzenegger ou Adam Sandler.



Au-delà d’un clivage qui penche donc nettement du côté des démocrates, la capitale hollywoodienne a été durant son Histoire ballottée par des soubresauts idéologiques qui couvrent pratiquement tout le spectre, de droite à gauche. Beaucoup seraient surpris de découvrir que les grands studios des années 40 avaient produit quelques films à la gloire des kolkhozes ou des révolutionnaires cubains. Et si le pétage de câble de la chasse aux sorcières a pu avoir lieu en cette époque, c’est bien parce qu’Hollywood se traînait, déjà, une réputation de ville à la solde des « cocos ». Pourtant, malgré une infinité de faits probants, beaucoup d’Européens ont préféré garder en mémoire les poses réactionnaires de Cecil B. De Mille, de John Wayne ou de Walt Disney, qui suffiraient à désigner « l’état d’esprit » du tout Hollywood. Et à côté de considérer les modérés plus ou moins à gauche (en gros, tous les autres) comme étant des exceptions ! La croyance en un Hollywood de droite est d’ailleurs à ce point prégnante que plusieurs artistes qui financent ouvertement le Parti Démocrate (Spielberg, Oliver Stone, Michael Douglas etc.) ont souvent été accusés chez nous de collusions avec les néo-conservateurs.

Il en va de même pour la question religieuse. Hollywood ne s’intéresse généralement à celle-ci que s’il y a du péplum et du spectaculaire à la clé ; mais on aurait du mal à dresser une liste prestigieuse de « films pieux » (proportionnellement, l’Europe en produit beaucoup plus). Malgré ses millions de dollars au box-office, Mel Gibson a quasiment dû financer par ses propres moyens La Passion du Christ, et les médias hollywoodiens lui ont fait payer très très cher le carton cosmique de son film. Et lorsque Hollywood s’aventure sur les terres de la Bible Belt (ceinture d’Etats très religieux) c’est assez fréquemment pour le compte de thrillers, survival ou slashers peuplés de fanatiques dégénérés aux dents pourries. Les quelques films qui tentent de présenter cette Amérique profonde sous son jour le plus favorable sont rarement de grands succès (voir le récent exemple de Cars, le moins rentable des Pixar).



Enfin, le rapport de soumission entre Hollywood et la Maison Blanche est très fréquemment pointé du doigt par les intellectuels européens. Osons le dire, c’est un peu l’hôpital qui se fout de la charité ! On ne le répètera jamais assez : il n’y a pas de Commission de Censure gouvernementale aux Etats-Unis, ce qui serait en contradiction directe avec le Premier Amendement de sa Constitution. A l’inverse, dans pratiquement tous les pays européens, la fiction sous toutes ses formes est surveillée de près par des organismes financés par l’Etat ; et cet Etat n’a pas hésité, comme par exemple en France, à user régulièrement de sa prérogative pour faire interdire des œuvres. Aux Etats-Unis, les phénomènes tels que le Code Hayes ou la MPAA (organisme qui décide des classements et tranches d’âge) sont des émanations des studios eux-mêmes. Ce sont les grands studios qui financent ces initiatives dans un souci déclaré d’autorégulation et, surtout, pour faire bonne figure auprès du peuple américain et de ses représentants. Ainsi, lorsque le gouvernement américain cherche à faire pression sur Hollywood, il doit user de leviers infiniment plus complexes et plus subtils que ceux auxquels nous avons recours en Europe. Dire qu’Hollywood est à la solde du gouvernement est donc une généralisation hâtive et plutôt fausse. Prétendre qu’Hollywood incarne à fond l’idéologie du peuple américain revient à mal connaître ce peuple.

A suivre…

Dans notre prochain épisode :
-Hollywood versus Le monde
-Hollywood versus le cinéma d’auteur
-Hollywood versus le Cinéma indépendant
-Hollywood, c’est du produit formaté
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