Dans notre précédent chapitre, nous avons vu comment le terme « hollywoodien », ce fourre-tout allusif bien commode qui dégorge des colonnes de journaux, servait à suggérer aux lecteurs des choses aussi diverses que : un cinéma « du pognon et du pêché » ; une « machine de guerre industrielle » ; ou encore une cinématographie « à la botte du gouvernement américain ». Nous avons également vu en quoi ces allusions disgracieuses nous avaient été léguées, en partie, par des hitlériens ou des stalinistes (ce qui fait toujours un peu tâche au niveau de la référence). Voyons aujourd’hui comment le terme « hollywoodien » peut-être employé, toujours de façon allusive, en tant qu’opposition à un vaste réseau de valeurs.
Hollywood versus Le mondeDepuis la chute du mur de Berlin, les productions hollywoodiennes affectent (d’autres diraient infectent) le parc de salles de la planète entière. Bien avant l’écroulement du bloc de l’Est, Hollywood se voyait déjà accusée d’étouffer diverses cinématographies locales en imposant sa production de masse ultra séduisante. En France, phénomène amusant, cette condamnation de l’impérialisme hollywoodien redoubla de virulence à la fin des années soixante, soit au moment précis où Hollywood (telle qu’on la connaissait alors) s’écroulait sur elle-même par manque de revenus, et où les majors furent revendues à de grands groupes industriels.

Ceci dit, la fin de la Seconde Guerre Mondiale avait effectivement permis aux majors hollywoodiennes (plan Marshall aidant) de placer leurs billes sur un continent européen en ruines. Et il était hors de question que les GI’s, éparpillés dans diverses bases, se tapent du Marcel Pagnol durant leurs permissions (raison pour laquelle fut instituée la V.O sous titrée en français dans les salles parisiennes des Champs Elysées). Le Coca Cola, le chewing gum et les films d’Hollywood formèrent vite un modèle d’émulation chic pour les autochtones énamourés de leurs libérateurs.
Durant les années 50, les majors de Los Angeles eurent à mener de violents bras de fer avec les syndicats de techniciens (largement infiltrés par la Mafia, soit dit en passant) rendant les tournages problématiques et/ou hors de prix. Hors, quelques années auparavant, le dictateur italien Mussolini avait fait construire de magnifiques studios dans la banlieue de Rome afin d’alimenter un Cinéma de propagande digne de ce nom. Au lendemain de la guerre, cette « ville de Cinéma », la Cinecittà , était pratiquement laissée à l’abandon. Les majors hollywoodiennes investirent donc la place afin d’y ériger de magnifiques décors impensables à Los Angeles (temples romains, quartiers entiers d’anciennes cités), s’empressèrent de former sur place des techniciens qui ne les embêteraient pas trop (exemple : un chef opérateur plutôt doué du nom de
Mario Bava, un assistant réalisateur nommé
Sergio Leone, etc...) et confièrent le suivi de la production à quelques opportunistes avisés (et spécialistes du montage financier opaque) tels que Carlo Ponti, Dino De Laurentiis ou Samuel Bronston. A quelques kilomètres de là , la région semi-désertique d’Almeria, en Espagne, servit à l’édification de villes du Far West.
Ainsi, le film épique hollywoodien, de
Quo Vadis Ã
Ben-Hur en passant par Cléopâtre ou Les 55 jours de Pékin, fera tourner à plein régime les équipes italiennes et sera le ferment du renouveau du cinéma populaire local, lorsque ces techniciens formés par les américains tourneront dans ces mêmes décors leurs célèbres péplums herculéens et autres western spaghetti. A son tour, ce Cinéma populaire revigoré offrira, grâce à ses belles recettes d’exportation, l’assise financière pour d’autres films italiens. On peut donc affirmer qu’il existe un lien très fort entre la présence américaine à Cinecittà et l’âge d’or du cinéma italien.
En somme, la fierté de la critique européenne, qui s’est appuyée quinze ans durant sur les noms de Fellini, Visconti, Antonioni, Scola, Comencini, Ferreri, Bertolucci etc, reposait en partie sur la présence de son ennemi désigné : Hollywood. Et lorsque Hollywood finira par plier bagage pour préférer les studios anglais de Pinewood et d’Elstree, le Cinéma italien des années 70 s’engouffrera dans une succession de « superproductions d’auteur » qui l’amèneront lentement mais sûrement à la banqueroute (ben ouais les gars; pour produire quelques grands chefs-d’œuvre onéreux, il vaut mieux s’assurer de l’existence préalable de petits produits tous pourris mais rentables). Et comme par hasard, à peine les américains installés dans la banlieue londonienne, le monde du cinéma verra l’émergence de nouveaux talents locaux nommés
Ridley Scott,
Alan Parker, Hugh Hudson, Roland Joffé… Ha, ces lois du hasard !
Les mécanismes qui mêlent étroitement l’argent généré par les films hollywoodiens et le cinéma européen sont encore aujourd’hui presque tabous. En 1993, à l’époque de la polémique française des accords du GATT, le journaliste imprudent, qui aurait pris le temps d’expliquer qu’une partie des recettes de
Jurassic Park était directement réinvestie dans le cinéma d’auteur français, aurait sûrement fini au peloton d’exécution. Et c’est grâce à un exercice d’autohypnose élaboré que le public actuel ne voit jamais de logo Warner au début d’une comédie française.
Il devient alors difficile de croire avec sérénité en un complot hollywoodien visant à détruire le cinéma mondial et particulièrement le cinéma européen. Surtout lorsque, parallèlement, Hollywood ouvre grand ses portes aux cinéastes dont l’Europe ne veut plus… mais ce dernier point est un sujet si vaste qu’il vaut mieux le garder pour une rubrique à venir.