1. >
  2. >
  3. >
  4. >Le Western français [page 3]

Le Western français [page 3]

Par Arnaud Bordas - publié le 26 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 26 octobre 2009 à 14h25 - 0 commentaire(s)
Les incursions françaises les plus récentes dans le genre sont à nouveau des grosses comédies…
Oui, on a eu droit à Les Dalton, avec Eric et Ramzy, qui est un film lamentable, ou Big City, qui est totalement conventionnel et qui présente un concept de base, le western avec des enfants, qui a déjà fait l’objet de plusieurs westerns européens. Et Djamel Bensalah, contrairement à ses prédécesseurs, donne dans le politiquement correct et l’approche la plus lisse possible. C’est dommage parce qu’à l’heure actuelle, les producteurs français n’osent plus investir dans le genre, tout du moins si ce n’est pas une comédie. Il y a quelques années, j’avais écrit un scénario, Le Canyon de la terreur, qui était un western fantastique. Le comité de lecture de Canal + l’a refusé, le jugeant « trop violent et trop irrationnel dans ses aspects fantastiques » et lui reprochant « l’absence de tout personnage féminin ». Voilà. On en est là actuellement. Et je connais une foule de jeunes réalisateurs français qui aimeraient faire un vrai western et qui ne peuvent pas. La phrase préférée des producteurs, à l’heure actuelle, c’est : « En France, on ne sait pas faire ça. ». Et pour cette raison, on se réfugie dans la comédie et la parodie. Bon, il faut dire aussi deux choses importantes : 1/ le bide du Blueberry de Kounen n’a rien arrangé et sert désormais d’argument dissuasif aux investisseurs ; 2/ on n’a très peu d’acteurs français capables d’enfiler la panoplie d’un héros de western et ça, c’est un vrai problème car, parmi les quelques stars bankables du cinéma français, les acteurs susceptibles de rassurer des producteurs apeurés seraient tout simplement ridicules dans un costume de cow-boy. Je n’ai pas vu le Lucky Luke de Jean Dujardin, donc je ne me prononcerai pas sur ce dernier, mais le fait est que l’on manque cruellement de stars capables de porter de tels films. D’ailleurs, c’est souvent la même chose dans le western italien : mis à part pour les seconds rôles, je crois que ce n’est pas un hasard si les rôles principaux sont souvent tenus par des comédiens américains. Je crois que les Américains, ils ont ça dans le sang. Et puis je crois que la relation amour/haine des Français avec les Américains est pour beaucoup dans cette situation : on a développé tout un imaginaire autour du western, tous les petits Français ont joué aux cow-boys et aux Indiens dans leur cour de récréation, on adore les grands classiques du genre, bref, il y a un vrai désir autour de ça. Et pourtant, quand on passe à l’acte, quand on concrétise le rêve, ça ne fonctionne pas, le fantasme ne prend pas corps.



Et pourquoi ça ne fonctionne pas avec les Français alors que ça a marché avec les Italiens ?
Les Italiens, ils sont dans l’irrationnel, dans le baroque. Nous, on est des cartésiens et en plus de ça, je crois qu’il y a un vrai problème avec le cinéma français. Comment se fait-il que la bande-dessinée franco-belge a su prendre au sérieux et transfigurer tout cet imaginaire de la Conquête de l’Ouest là où notre cinéma n’a pas réussi à le faire ?

Alors que s’est-il passé ? Finalement, est-ce que les retombées de la Nouvelle Vague n’ont pas asséché l’imaginaire cinématographique français au nom de la dictature du réel ?
Le problème de la Nouvelle Vague, c’est qu’elle a apporté de nouveaux moyens et de nouvelles pratiques narratives, mais qu’en même temps, elle a imposé un modèle indémontable : le cinéma d’auteur et le style naturaliste qui va avec. Ce dogme a également instauré une méfiance tacite mais efficiente à l’égard de toute notion de plaisir. Alors qu’ils étaient pourtant fascinés par le cinéma hollywoodien et qu’ils avaient contribué à la reconnaissance du western hollywoodien classique, les gens de la Nouvelle Vague ont réussi à imposer, grâce à des discours bien souvent fumeux, une conception du cinéma qui repose sur la distanciation. Or, le cinéma est un spectacle émotionnel, et nier sa nature dionysiaque revient à paralyser l’imaginaire de ses auteurs. Moi, je me sens complètement méditerranéen sur ce coup-là : je ne m’assoie pas devant un film pour me faire chier mais pour ressentir des choses. En plus, cette idéologie a eu pour effet de compartimenter notre production et d’empêcher les genres de communiquer entre eux. Les goûts théoriques de la Nouvelle Vague ont imposé un ostracisme intellectuel qui a séparé notre industrie en deux camps : d’un côté, le cinéma d’auteur pour les amateurs d’art, et de l’autre, la merde commerciale pour le peuple. Résultat : on a craché pendant des années sur des gens comme Gilles Grangier, Henri Verneuil, Robert Enrico ou Yves Boisset. C’est honteux. Et ce qui est marrant d’ailleurs, c’est que ces gens-là ont signé des westerns déguisés, avec des films comme Cent mille dollars au soleil ou Les Grandes gueules. Et puis, si on parle de Robert Enrico, il ne faut pas oublier son superbe court-métrage La Rivière du hibou, un authentique western tourné en 1962. C’est un film très connu aux Etats-Unis, où il a d’ailleurs remporté un Oscar, alors que chez nous, il n’existe quasiment pas. Qu’est-ce que les critiques français ont pu le traîner dans la boue, le pauvre Robert Enrico, sous le seul prétexte qu’il faisait des films commerciaux… A propos du dogme du cinéma d’auteur, j’ai une anecdote très révélatrice : il y a environ trois ans, j’étais en salle de montage chez une amie productrice. Dans une salle voisine, ils étaient en train de monter un long-métrage. Tout à coup, il y a eu un gros problème de montage, ils se sont engueulés et quelqu’un est sorti de la salle en clamant : « Oui, mais c’est un film d’auteur et donc on n’y touche pas ! ». Qu’est-ce que ça veut dire un film d’auteur ? Ça ne veut rien dire ! Quand un film a des problèmes, que ce soit au scénario, au tournage ou au montage, on essaie de les corriger, on invoque pas le cinéma d’auteur ! Le cinéma, c’est un travail d’équipe, pas un machin qui sert à faire reluire l’ego d’un petit con de réalisateur qui se croît tout permis !



Finalement, on peut dire que le bilan du western français est donc globalement négatif…
Hélas, oui. Pour l’instant, on se raccroche aux quelques Joe Hamman qu’on peut voir, aux deux films de Robert Hossein et à un ou deux courts-métrages, mais c’est vrai que ça ne fait pas grand-chose à l’arrivée. On espère toujours que quelqu’un va nous sortir un truc pétaradant. J’avais cet espoir-là sur le Blueberry de Kounen, mais bon, il faut continuer d’espérer. Il faudrait que notre industrie se réveille. Il faudrait que les Français soient débarrassés de tous leurs complexes et qu’ils n’aient pas peur de faire des choses originales. C’est ça qui a réussi aux Italiens. Ils ont su revivifier le western en le faisant fusionner avec la commedia dell’arte, les mythes méditerranéens et les films de sabre asiatiques. Les premiers westerns italiens du début des années 60, qui recyclaient servilement des figures hollywoodiennes, sont aujourd’hui irregardables. Heureusement, des gens comme Leone sont arrivés et ont décidé de forger une véritable identité à ce genre. Ce genre de créateurs décomplexés, c’est peut-être tout ce qui manque à notre cinéma national.



Propos recueillis par Arnaud Bordas
Vos réactions


logAudience