1. >
  2. >
  3. >
  4. >Leos Carax : Fièvres romantiques [page 3]

Leos Carax : Fièvres romantiques [page 3]

Par Nicolas Houguet - publié le 06 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 06 octobre 2009 à 14h12 - 0 commentaire(s)
Le voir adapter Melville et son roman Pierre ou les ambiguïtés après une longue éclipse n'a donc rien d'une surprise. Il évoque de nouveau un amour fou et sans nuances, déraisonnable et destructeur, des héros enfiévrés toujours en mouvement, dans une désespérance plus universelle que jamais. L'issue heureuse des Amants du Pont-Neuf, on la doit à l'insistance de Juliette Binoche, le réalisateur en avait imaginé une plus sombre. Ici, c'est réellement le récit d'une descente aux enfers. Pierre, à force de rechercher l'absolu, s'interdit tout espoir de salut. On commence dans un château radieux, inondé de soleil, au coeur d'une existence oisive, indolente où une mère (Catherine Deneuve) et son fils, Pierre (Guillaume Depardieu) vivent dans un amour harmonieux que rien ne semble pouvoir troubler. Mais une nuit (moment toujours révélateur chez Carax), une jeune femme démunie venue de l'est dévoile au héros qu'elle est sa soeur. Ne supportant pas de vivre dans la supercherie, il la suit, quitte à renoncer à tout et à se condamner (l'amour est ici totalement destructeur). Depardieu court souvent, exprime une fièvre constante, une violence toujours sur le point d'éclater. Seule sa vénérable éditrice lui révèle l'aspect fumeux et vain de sa révolte contre l'ordre du monde (cliché cent fois rebattu par tous les écorchés-vifs). C'est ainsi que sa quête d'authenticité apparaît effroyablement vaine, presque absurde.


Il est dans un premier degré constant. Ce héros fonce tête baissée dans un « cape diem » qui finit dans l'impasse. On ne parvient pas tout à fait à le suivre. Le romantisme blessé qu'il exprime en permanence, son désir d'absolu et sa violence paraissent presque ridicules, dérisoires, sans fondement, comme une névrose. C'est aussi ce caractère, entier, adolescent, borné, qui frappe dans le cinéma de Carax. Il laisse peu de place au burlesque et à l'ironie, pourtant pas tout à fait absents, notamment sur le Pont-Neuf enneigé lorsqu'Alex se retrouve le cul par terre, ou encore lorsqu'il tente de faire rire Anna dans Mauvais sang. Quelque chose de cette innocence là s'est perdu avec Pola X. La marginalité se radicalise, le romantisme se raidit, le réel devient plus âpre. Et le héros prend un caractère pathétique qu'il n'avait pas auparavant. Il s'entête dans ses chimères. Il est toujours le symbole d'une transgression, mais celle ci ne se traduit pas dans la forme. La narration est beaucoup plus classique: on est dans une esthétique naturaliste, bohème et délabrée. On ne retrouvait pas vraiment le styliste audacieux et pétri de références (si ce n'est dans la belle lumière du début, Deneuve ressemblant à un ange blond). Le cinéaste y adoptait au point de vue plus cru, plus froid, sans illusions, sans transcendance (comme on le constate avec la scène d'amour explicite et incestueuse ou encore avec le décor désolé du squat). Les clochards ne sont plus célestes comme sur le Pont-Neuf. On est en 1999, à la fin d'une époque, dans une conclusion désenchantée.


Au fil du temps, Carax s'est imposé comme un cinéaste d'importance, avec un univers de véritable auteur, animé par une volonté d'exploration du cinéma, de ses possibilités techniques et esthétiques. Il a peu à peu épuré son approche jusqu'à un point de vue presque documentaire, plus proche de la réalité de ses personnages. Il est appréciable de le retrouver, même au détour d'un clip, d'un moment dans un film à sketches comme Tokyo !, présenté à Cannes cette année. On garde l'espoir que des artistes comme lui, avec un style exacerbé, parfois agaçant mais souvent traversé de fulgurances, aient encore une place. Certes, Les Amants du Pont-Neuf n'a pas rencontré le succès à sa sortie en salles, pas plus que Pola X. Mais, avec le temps, ces films se sont imposés comme des dates importantes du cinéma français, beaucoup d'entre nous les revoient, en DVD ou à la télévision. Ça fait partie de notre vie et de notre cinéphilie. Cette fortune là est peut-être la plus importante.
Vos réactions


logAudience