Car au XIXème siècle, le sacré et ses superstitions ont cessé d'auréoler les grands de ce monde, les grande figures mythiques s'effacent, se font plus proches de nous. Les problématiques qui s'annoncent deviennent celles que l'on peut identifier, celle des temps modernes. L'époque n'est plus si lointaine et ses codes ont encore cours. Même quand ils sont encore proustiens et codifiés dans le grand monde confiné du
Temps de l'innocence de Scorsese (d'ailleurs très influencé par Visconti). Les personnages sont profondément humains, vibrent des frustrations et des pulsions auxquelles nous n'avons aucun mal à nous identifier. Archer (Daniel Day Lewis) est tiraillé entre son devoir social et la passion qu'il éprouve pour une femme magnifique et libre Madame Olenska (Michelle Pfeiffer). Là encore ce microcosme est bien fragile et bien dérisoire, l'aristocratie qui y évolue est plus prosaïque qu'auparavant (principalement légitimée par l'argent et non par la naissance). On s'accroche au fétichisme, comme Louis II de Bavière, aux objets précieux, comme si les gestes seuls et l'apparat pouvaient ressusciter l'esprit d'une noblesse fantasmée, Seulement l'époque a changé, elle est celle des tourments romantiques (ceux d'Archer, torturé par son amour impossible) et des grands mouvements de révoltes populaires, celles des
Misérables ou de Gangs of New York. S'accrocher aux anciens rites ressemble à une déviance et n'y changera rien.
Au final, les marques du temps s'estompent, les grandes figures traditionnelles s'effacent. On évoque des destins maudits comme celui de
Camille Claudel ou celui de
Van Gogh dans le film de Maurice Pialat. L'époque se fait discrète et on entre dans l'intériorité d'un personnage, dans la simplicité de son monde et non dans tout ce qu'on a projeté sur lui. Pialat fait oublier le temps jadis dans ce film et donne à voir des vivants, la douleur sur le visage amaigri de Dutronc, dans une démarche formelle presque ascétique (à rapprocher d'ailleurs de celle de Corneau dans
Tous les matins du monde). Plus de décorum, on ne voit plus des gens en costumes, des reconstitutions, mais seulement des existences qui renaissent, sans fard et sans masques, en toute simplicité. Cette impression de minimalisme, cette reconstitution du cadre du dernier Van Gogh, n'a rien d'ostentatoire ou de démonstratif mais montre la fin de ce peintre, dans une simplicité inhabituelle, en décrivant sa vie quotidienne à Auvers sur Oise. On connaît ses amis, ses amours, ses tourments d'artiste désespéré de ne pas vendre une toile. Et cela suffit. Dans cette sobriété permanente, Pialat a sans doute capté mieux que personne la vérité d'une époque car il n'a pas l'obsession de la reconstitution. Il n'en fait pas le sujet de son film, ne la met jamais. Il se concentre sur l'homme avec une authenticité directe et brute. Le cinéaste était peintre et avait une compréhension intime de son sujet.
Sans doute avec
Van Gogh, Pialat livra t-il toute la vérité dépouillée de son personnage et de son époque. Tous ceux qui abordent l'histoire y aspirent sans toujours y parvenir. Ils noient leurs préoccupation première au milieu des décors somptueux ou des costumes encombrants. Pourtant la finalité des films historiques est simple, leur motivation commune est de montrer que leurs protagonistes étaient des hommes, comme vous, comme moi. Pourquoi le cri de John Merrick à la fin d'
Elephant man est si déchirant? C'est peut-être pour ça: C'était un être humain qu'on a réduit à une représentation, ce qui est le travers de beaucoup d'oeuvres historiques.
Les réussites les plus récentes dans ce domaine furent celles qui entraient dans l'intimité d'un de ces personnages, fut-il terrifiant comme c'est le cas dans
la Chute d'Olivier Hirschpiegel. Hitler présenté dans sa dimension humaine n'en devient que plus glaçant. On comprend l'instabilité de cet homme, sa fragilité psychologique, sa paranoïa. Le réduire à un démon était finalement assez confortable, on l'identifiait à un archétype connu. L'approcher dans son intimité trouble et désaxée, dans sa folie, et approcher le fanatisme aveugle de tous ceux qui l'ont suivi dans son Bunker fait de ce film une expérience profondément perturbante. Le monstre est identifiable, pathétique, et horrible dans la dimension qu'il prend alors, celle d'un homme, certes capable d'horribles forfaits, mais pas isolé ou différent du reste d'entre nous. C'est là que ce film est un chef-d'oeuvre car il fait prendre conscience de cette réalité toute simple. On a tendance à momifier les figures historiques, à les rendre glorieuses et à part. Le cinéma a le pouvoir de leur rendre une existence frappante, immédiate, une présence inhabituelle et dérangeante.