Curieux mélange en vérité. A la fois romance et film historique et engagé,
Casablanca est plus complexe qu'il n'y paraît. L'oeuvre est souvent réduite à tort à sa seule dimension romantique. Pourtant, elle n'est pas seulement le théâtre d'un drame amoureux, elle pose un contexte où peu de gens sont ce qu'ils semblent. Il y a presque là une dimension de film d'espionnage. On passe son temps à tenter de percer par exemple où se situe la loyauté du Préfet de Police, on se demande quelle cause sert le fascinant Bogart. Alors que l'histoire avance, on découvre qu'il est chevaleresque et secourable, qu'il a participé à la guerre d'Espagne dans les rangs des républicains. Mais son attitude est louche, détachée en un temps où l'urgence incite à l'engagement. D'une certaine manière, il n'en a cure, n'est attaché à rien (il demande même à une Ingrid Bergman acculée de l'abattre alors qu'elle le menace d'un pistolet pour lui « rendre service »). C'est cette dimension totalement désespérée, farouche et vulnérable, qui inscrit le personnage de Rick dans la légende, sous les traits de Bogart, comme une image de la virilité sensible, chevaleresque et absolue. Ingrid Bergman incarne quant à elle la beauté pure et loyale, certes tiraillée entre deux hommes, mais jamais calculatrice ou prise dans les tourments d'une liaison classique. Les circonstances les transcendent tous, exacerbent leurs sentiments qui atteignent une pureté naïve et bouleversante, sont réduit à l'essentiel. Dans un autre contexte tout cela serait simpliste et manichéen. Ici, c'est d'une justesse implacable. On a d'ailleurs un peu oublié la subtilité admirable d'un acteur comme Bogart qui en fait très peu et exprime d'une inflexion de voix, d'un regard ou d'un geste, des abîmes de souffrance. Il ne force jamais son expressivité, garde la retenue et la réserve qui conviennent si bien à son personnage et lui confèrent une grande humanité. Face à la beauté et au visage ouvert et bouleversé de Bergman, le contraste est saisissant. L'alchimie entre eux opère à merveille et porte littéralement le film.

Le tournage fut pénible parait-il, le scénario s'écrivant quasiment au dernier moment, ce qui avait le don d'irriter les acteurs qui ne savaient pas comment leurs personnages allaient évoluer. Toute l'équipe émettait de sérieux doutes sur le résultat final, les premières projections test entretinrent la perplexité. On a longtemps hésité à garder cette fin, ambiguë et mélancolique, à ne pas céder à la facilité: Ingrid Bergman courant au dernier moment dans les bras d'Humphrey Bogart. Il paraît même que la dernière réplique -légendaire- aurait été ajoutée au dernier moment. Le succès et la fortune du film fut immense et sans précédent. Le classique des classiques pourrait-on dire, un mélo flamboyant et magnifique. L'un de ces couples de cinéma hors du temps qui s'inscrivent dans l'éternité.
On se retrouve avec le même visage que
Woody Allen au début de
Tombe les filles et tais-toi (dont le titre original est autrement plus beau, « play it again, sam », étant une référence à une célèbre réplique du film). On est traversés d'émotions fortes et simples, de frissons sans cesse recommencés, devant le regard d'Ingrid Bergman, la douleur pudique et l'attitude héroïque et nonchalante de Bogart. A d'autres moments, on voudrait que ce héros mythique vienne nous conseiller pour devenir irrésistibles comme lui.
Casablanca est une référence absolue, constamment citée dans d'autres films. Il s'est emparé de nos imaginations fait partie de nos vies comme un chef d'oeuvre qui parle au coeur, dont on garde bien des images dans un coin de conscience, comme le symbole d'une belle et grande émotion.
Nicolas Houguet