Les thématiques chères à l'auteur ne se limitent pas à la préservation de l'environnement et à la lutte contre la guerre. Elles concernent aussi le passage à l'âge adulte d'héroïnes qui apprennent à se prendre en main, même s'il faut parfois outrepasser quelques règles. Kiki et Chihiro ont à ce titre quelques points communs puisqu'elles sont lâchées dans la nature dans un monde dont elles ne connaissent pas les codes. Toutes deux apprennent quelques valeurs fondamentales, à commencer par le travail et la capacité d'adaptation. Dans
Le Voyage de Chihiro, l'héroïne n'en est pas une au départ. Il s'agit d'une petite fille ordinaire dont le caractère va se forger et se révéler au fur et à mesure de son expérience. Là encore, Miyazaki va à l'encontre d'une certaine culture de l'enfant-roi qui règne actuellement et qui nous dicte que tout est dû aux plus jeunes, quitte à oublier de leur inculquer le goût de l'effort et du mérite – une mentalité dénoncée à travers l'enfant géant gâté par Yûbaba. Avec
Le Voyage de Chihiro, Miyazaki dresse le portrait d'une petite fille banale qui parvient à découvrir qu'elle possède en elle-même des ressources qui lui permettent de vivre et de s'assumer. N'y voyons pas une apologie du travail des enfants. D'ailleurs, Chihiro ne devient pas une petite fille soumise, preuve en est qu'elle n'hésite pas à se rendre là où sa présence est interdite (les appartements de Yûbaba), bousculant ainsi la hiérarchie, une valeur écrasante dans la société japonaise. A travers les aventures de Chihiro, Miyazaki porte un regard sévère sur la société de consommation. Chihiro prouve d'ailleurs très tôt une grande indépendance d'esprit : elle ne suit pas le modèle de ses parents qui se jettent sur la nourriture sans y avoir été invités, tout comme un peu plus tard, elle n'accepte pas l'or que lui propose le Sans-visage, dont la faim insatiable peut symboliser l'envie irrationnelle d'obtenir toujours plus sans jamais en retirer aucune réelle satisfaction.
LE VOYAGE DE CHIHIRO
Chihiro tire une autre leçon fondamentale de son expérience : ne pas oublier son nom, son identité. Car dans un monde qui enferme les individus dans des carcans sociaux et les enchaîne à leur travail, il est essentiel de ne pas oublier qui l'on est. Se connaître soi-même passe aussi par l'acceptation de ses propres sentiments, comme en témoigne le sort de Sophie (
Le Château Ambulant), autre héroïne travailleuse devant s'adapter à la condition physique de femme âgée et ne pouvant retrouver sa véritable apparence que lorsqu'elle accepte ses propres sentiments.
Un accès privilégié au spirituelLe merveilleux tient une place prépondérante dans le cinéma de Miyazaki. Dans ses histoires, les divinités des temps anciens existent toujours, même si tout le monde n'a pas la chance de pouvoir les rencontrer. Plusieurs mondes se côtoient, mais seuls certains élus sont capables de circuler d'un univers à l'autre. Les héroïnes de Miyazaki en font la plupart du temps partie et ce sont elles qui bénéficient de la plus grande maîtrise de leur environnement. Elles peuvent circuler entre le monde des humains et celui des dieux dans
Totoro et
Le Voyage de Chihiro, entre le monde des humains et celui des sorciers dans
Kiki la Petite Sorcière ; elles peuvent évoluer au milieu des hommes puis comprendre les autres espèces dans
Nausicaa de la Vallée du Vent et
Princesse Mononoke. Enfin, la jeune fille du
Château dans le Ciel effectue un mouvement vertical en passant du château à la terre ferme et inversement, créant en quelque sorte une connexion entre le ciel et la terre, tandis que l'héroïne du
Château Ambulant passe de la jeunesse à la vieillesse – un mouvement auquel elle se voit contrainte mais qui lui enseigne une fois de plus la sagesse.
NAUSICAA DE LA VALLE DU VENTUne fois de plus, le destin de Nausicaa s'avère particulièrement symptomatique de cet accès privilégié au spirituel. La jeune fille révèle une grande capacité à l'empathie dès les premières scènes du film, elle comprend non seulement le langage des autres espèces animales, notamment les Ohmus, mais aussi leurs émotions profondes. Ainsi, lorsqu'elle fait connaissance avec Tetho et que celui-ci la mord, elle ne réagit ni par la colère ni par la peur mais parvient à le rassurer. Nausicaa ne se contente pas d'être un élément pacificateur entre les peuples, humains ou non. Sa dimension messianique est évidente. Nausicaa est l'Elue légendaire dont parlent les prophéties, l'être vêtu de bleu qui doit venir guérir la terre des ravages de la guerre et rétablir la paix entre les Hommes et la Nature. Le personnage de Nausicaa ne s'apparente pourtant pas à une sauveuse dans le sens où on pourrait l'entendre, les œuvres de Miyazaki mettant toujours l'accent sur la nécessité des individus mais aussi des collectivités à se responsabiliser.
MON VOISIN TOTOROMais de toutes les héroïnes de Miyazaki, celle dont l'accès au spirituel est paradoxalement le plus évident est peut-être la petite Mei du sublime
Mon Voisin Totoro, son meilleur film. Agée de 4 ans, la petite fille n'a pas encore l'esprit pollué par l'orgueil, les préjugés ou le désir de pouvoir. Ces idées ne lui ont tout simplement pas encore traversé l'esprit. Elle profite de l'instant présent, savourant ses découvertes, partant sans peur à la poursuite des mystérieuses créatures qu'elle surprend. Elle ne se pose aucune question et accepte tout ce qu'elle voit comme faisant partie de sa réalité. La manière très charnelle dont elle fait connaissance avec son environnement a quelque chose de très pur – comme tous les enfants, elle veut toucher ce qu'elle voit. La tristesse et la douleur due à la sensation d'être abandonnée, même un court instant, font pourtant aussi partie de son parcours. Même lorsqu'il parle d'une petite fille de 4 ans, Miyazaki nous rappelle que l'ombre et la lumière se côtoient toujours et font partie du développement d'un être humain.