Le goût de Shyamalan pour les atmosphères inquiétantes et l’horreur suggestive vient d’un de ses souvenirs enfantins où, de retour à la maison après avoir fait les courses au supermarché en famille, le père voit la porte d’entrée entrouverte. En réalité, fausse alerte : ce n’était qu’un paillasson qui bloquait. Le père a toujours cru qu’un psychopathe l’attendait assis sur un lit. Cette image a marqué Shyamalan qui s’est toujours montré à l’aise pour sonder la peur dans des lieux confinés, décrits de manière oppressante, impliquant au passage le repli de soi (
Signes et
Le Village en étaient les parfaites illustrations). Tout ce qui se passe autour ou ailleurs n’est qu’inconnu et donc inquiétude. Mais la présence d’un corps étranger dans un lieu protégé est à l’origine des troubles que ce soit dans une propriété (
La jeune fille de l’eau) ou dans une famille (
Signes).
Phénomènes reprend cette idée, déjà développée dans
Les oiseaux, du lieu exilé, presque dans les limbes, comme pouvait l’être Bodega Bay chez Hitchcock. Shyamalan démolit l'illusion de sécurité infaillible de film en film en confrontant des personnages innocents à un monde hostile et violent. Ce que certains ont traduit comme la célébration des valeurs américaines (home sweet home) dans
Le Village doit être considéré comme une volonté de se retrouver – de retrouver ses marques, ses repères – dans un univers apocalyptique.
Phénomènes ne parle que de ça, en n’hésitant pas à brouiller les repères géographiques.
Comme dans
Le village,
Signes ou même
Sixième Sens,
Phénomènes sous-tend que la face claire correspond à l’amour et la face sombre, à la peur qui doit mettre à l’épreuve et donc tester tout ce qui est positif. Shyamalan filme des événements spectaculaires qui influent sur la perception quotidienne des protagonistes (une attaque naturelle ou une découverte fantastique). Le travail sur le son est ce qui tient lieu d’effets spéciaux. C’est là-dessus qu’il compte en grande partie pour faire voyager le spectateur. Shyamalan y consacre beaucoup de temps et d’efforts aussi bien pour les scènes importantes que celles qui paraissent insignifiantes. Pour renforcer l'impact, il utilise les couleurs.
Sixième sens insistait sur le rouge (l'effet ballon rouge).
Incassable sur le vert et le violet, de plus en plus appuyés au fur et à mesure que le personnage joué par Bruce Willis prend possession de son don.
Le Village sur le rouge pour attirer les monstres, le jaune pour s’en protéger. Les reflets, également présents, contribuent à déformer la réalité parce qu’on n’arrive pas à avoir une vision très claire de ce qui est représenté. Dans
Le village, une créature se reflète dans l’eau. Plus tard dans l’intrigue, au même endroit, on voit un reflet de la fille aveugle (Bryce Dallas Howard). Pour Shyamalan, c’est une manière d’entrer et de sortir de l’histoire à la façon d’un conte de fées. D’un point de vue fantastique, cette ambivalence souligne l’existence de deux mondes parallèles, l’un tangible, l’autre pas. Visuellement, Shyamalan compose ses plans de manière symétrique, tel un orfèvre. Cadrer au centre est un parti pris esthétique qu’il affectionne : cela permet de faire ressentir la tension. La position du sujet par rapport à la caméra devient essentielle (est-ce que le sujet doit bouger ou est-ce à la caméra de bouger?). De manière plus ou moins évidente, sans chercher à renouveler sa grammaire cinématographique,
Phénomènes utilise tous ces éléments assimilés pour travailler une atmosphère anxiogène de mort collective où chaque événement est un symptôme et chaque séquence, un nouvel accomplissement.