Après avoir rendu hommage aux acteurs, nos rédacteurs s'attardent aujourd'hui sur leurs plus beaux souvenirs de performances d'actrices, ces belles sirènes sans qui le septième art serait sans doute bien fade...
ELLEN BURSTYN - Requiem For a DreamIl n'est jamais évident pour un acteur de jouer la folie, l'addiction (affective, à un produit...), Ellen Burstyn nous livre dans ces circonstances une performance d'autant plus remarquable. En endossant la carapace d'une vieille femme fatiguée et perdue dans ses illusions familiales, la comédienne se montre particulièrement touchante. Elle cherche à renouer avec son idéal de famille (son mari... décédé, son fils... junkie et dealer notoire) sous les feux des projecteurs en gagnant un illusoire jeu télévisuel. La solitude du 3ème âge, la difficulté de communiquer avec les autres, sont autant de facettes développées qui nous touchent par la justesse du ton employé. De tous les personnages du film, c'est cette mère qui étrangement nous renvoie intimement à toutes nos angoisses personnelles le plus intensément. Les autres caractères du film complètent parfaitement la galerie et finissent de nous troubler en profondeur jusqu'à nous en arracher les larmes. Tant de vies gâchées, tant de rêves brisés, et notre conscience de spectateur reste hantée longtemps après la vision du film.

JULIETTE BINOCHE - Trois couleurs: BleuJuliette Binoche est une actrice majeure, bouleversante à chaque rôle, exprimant des émotions qui affleurent en permanence, une sensibilité généreuse qui enrichit chacun de ses personnages avec une intensité peu commune, une force expressive qui parvient à transcender des oeuvres qui bénéficient énormément de sa présence. Kieslowski lui a offert avec
Bleu un contre-emploi assez étonnant. Elle joue un personnage qui va contre sa nature. Elle est figée, en état de choc, bloquée émotionnellement après la mort de son mari et de sa fille. La retenue et la sobriété imposées par ce personnage confinent à la froideur, trait assez inhabituel pour Binoche. Elle apparaît ici impassible, et son indifférence, son détachement créent un profond malaise. On ressent dans chaque geste la peine qu'elle tente de refouler, l'horreur qu'elle ne veut pas éprouver. Elle intériorise ses larmes. Elle s'enferme dans le traumatisme en le fuyant. Elle fait disparaître toutes les traces des chers disparus. Le film raconte sa fuite désespérée, cette douleur atroce qu'il lui faudra accepter pour continuer à vivre. Et elle parvient à tout exprimer, chacune de ses expressions prend un sens, chaque inflexion de voix devient évocatrice, on éprouve sa frustration, on ressent le poids de tout ce qu'elle se refuse. Cet état est extrêmement délicat à décrire, c'est une sorte d'aphasie qui vous envahit quand un drame survient, une stupeur passagère qui ajourne la réalité et sa cruauté. La réaction face à la mort est souvent irrationnelle, inattendue, défie la compréhension. Juliette Binoche évoque cette phase étrange dans toute sa complexité d'une manière dépouillée, minimaliste. On retrouve pourtant le naturel qui lui est propre et qu'elle parvient à adapter à tous les univers (de Carax à Ferrara). Son intelligence sensible, sa grâce magnifient ses rôles en général et celui-ci en particulier, car elle parvient à y exprimer l'indicible.