Une histoire de dingues
Shutter Island est un polar prenant place sur une île servant d'asile psychiatrique pour « fous dangereux et criminels ». Un véritable musée de l'horreur de l'âme humaine qui s'ouvre à nous.
Denis Lehane a eu une excellente idée en situant son asile sur une île, l'isolement se retrouvant renforcé. Les murs sont ceux dressés par la société humaine : barbelés, clôtures électrifiées, barreaux, grillages...
Tous les symboles de l'enfermement sont constamment présents. Mais en plus de ces barrières artificielles se rajoute une barrière naturelle : l'eau. Il s'agit d'un enfermement dans un espace infini, d'une claustrophobie renforcée par tout le vide environnant et qui les isole définitivement du monde : ils sont seuls dans un horizon infini.
Le film de Martin Scorsese est beaucoup plus fort niveau ambiance : les images pèsent parfois plus que les mots. Denis Lehane n'est pas un grand adepte de la description détaillée : il donne des indications sur cet asile et sur cette île, mais relativement courtes. La sensation d'isolement est présente, mais loin d'être aussi puissante que dans le film.
L'ouragan, justement : encore un nouvel élément naturel qui emprisonne les hommes. La pluie qui tombe prend la forme de barreaux, qui obligent les êtres humains à rester doublement enfermés.
Ces barrières naturelles sont renforcées par les obstacles créés par les hommes. Martin Scorsese suit fidèlement le personnage de Teddy Daniels (incroyable Leonardo DiCaprio), et s'amuse à le filmer dans cet environnement fait d'obstacles. Grillages, barreaux... Le Marshall est constamment entouré de ces éléments de fer, infranchissables, que ce soit en premier plan, en arrière-plan, lors des scènes de dialogues dans lesquelles Martin Scorsese montre une formidable maîtrise du champ / contre-champ (particulièrement quand Teddy Daniels parle avec George Noyce) : qui est le prisonnier ? L'interrogateur ? L'interrogé ?
L'image permet de réellement exploiter l'ambiance oppressante du roman. Sur ce plan-là, le film marque des points sur le roman. La musique très noire, aux résonances saisissantes, comme si elle butait contre les murs de l'asile, permet d'ajouter encore plus d'angoisse à l'œuvre...
Enquête et énigme
Voilà deux termes proches, mais bien différents. Shutter Island, le livre, se présente comme une énigme. Au contraire, le film se situe plutôt du côté de l'enquête. Le lecteur et le spectateur ne se retrouvent donc pas dans la même situation.
Le livre se permet d'être bien plus coriace sur les énigmes (beaucoup plus précises et complexes) car, contrairement à un film (au cinéma du moins), le lecteur peut se mettre en pause et lever le nez de son bouquin pour tenter de déchiffrer le mystère : il est actif. Dans le film, au contraire, le spectateur n'a d'autres choix que de suivre l'enquêteur, affichant une certaine passivité.
Le roman de Denis Lehane est plus puissant sur ce plan-là. La participation active du lecteur à ce qu'il se passe permet de mieux l'impliquer dans le dénouement final. Martin Scorsese marche aussi sur le suspense, qui reste moins prenant que dans le livre. Ce que le film a gagné en ambiance claustrophobe, il le perd en précision sur le plan du mystère.
L'asile comme représentation de la société
Que ce soit le livre ou le film, cette île sert de miroir à une société devenue totalement folle et schizophrène. L'asile est basé sur un principe de hiérarchie, reflet de la construction du monde : les souvenirs de camps de concentration de Teddy, dérangeants dans le roman, effrayants dans le film, sont là pour l'illustrer. Des hommes dominent les autres, les exterminent, les transforment. Dans l'asile, les docteurs manipulent des patients comme de vulgaires rats de laboratoire. Les nazis faisaient la même chose. Shutter Island met constamment en parallèle la gestion de l'asile et celle des camps.
Il reste délicat de comparer cet asile (les victimes sont des criminels) et les camps (les victimes sont des innocents), l'horreur étant bien plus puissante dans le cas de ces derniers. Mais le roman et le film le disent : les nazis avaient les camps. Le monde de 1954 a Shutter Island. L'asile est le reflet d'un monde traumatisé par une guerre et une horreur qui ont repoussé les limites de l'inhumanité.
Le monde civilisé n'est en effet pas dénué de schizophrénie et de folie. Les hommes pensent avoir éradiqué le mal de l'univers, mais ils continuent à en créer. Shutter Island parle d'une société qui vit noyée dans la peur. Il existe des bombes capables de raser des villes entières. Des télévisions qui ne sont que des boites par lesquelles s'échappent des voix inconnues. Les patients de l'asile sont des bombes qui ont explosé. Les voix qu'ils entendent sortent de d'autres types de boites : leurs cerveaux. Ils sont, dans le livre comme dans le film, les reflets d'une société malade, qui ne sait plus quelles voix écouter et quelles voies suivre pour trouver une vérité... Ou qui refuse de voir sa propre réalité : il est plus facile de se voiler la face que d'affronter sa propre monstruosité, comme le font les patients de l'asile.

