Michael Haneke revient à Cannes, en compétition, avec cette année Isabelle Huppert en présidente du jury (il a tourné à deux reprises avec elle, dans
La pianiste et
Le temps du loup). Cela peut sembler suspect. L’action se déroule dans un petit village de l’Allemagne du nord, à la veille de la première guerre mondiale, sur les châtiments corporels d’enfants et d’adolescents. Drôle de proposition au climat anxiogène, a priori sur les terres horrifiques de Bergman voire du
Village des damnés. Rappelons que son cinéma de la dissertation et du malaise tourne autour de la représentation de la violence au cinéma (politique, sociale, familiale) et qu'elle peut surgir à tout moment (une rame de métro dans
Code Inconnu, une ville à feu et à sang où on achève bien les chevaux dans
Le temps du loup, une maison de campagne bourgeoise dans
Funny Games, une salle de bain dans
La pianiste, un appartement désolé où l'on se suicide de désespoir dans
Caché) pour nous donner à réfléchir sur sa déréalisation. C’est une leçon qu’il a hérité de
Salo, ou les 120 journées de Sodome, de Pier Paolo Pasolini, sa référence ultime. Sans doute en fera-t-il de même avec
Le ruban blanc, expérience radicale de plus de deux heures, débarquant après le remake plan-par-plan de
Funny Games US. Pervers et contre tous.
Au cinéma, Michael Haneke a commencé en mettant sur pied une trilogie. Un peu à la manière de Pasolini. La sienne se prénomme "Guerre Civile" (ou "Glaciation émotionnelle", terme pompeux qui aujourd’hui fait sourire son auteur). Il cherchait à montrer comment l'horreur peut pénétrer dans notre monde prétendument civilisé et donc un cadre qui est ordinaire. Tous les films de cette trilogie ont été inspirés de fait-divers. Dans
Le Septième Continent, une famille autrichienne et bourgeoise (évidemment) rompt tout lien avec l'extérieur et vit en un lieu clos où ils vont finir par s'anéantir. Cette idée d'espace confinée sera également répétée comme une obsession par le cinéaste, donnant une impression de claustrophobie suffocante à chacun de ses films: le hangar désaffecté dans
Le temps du loup ; la maison de campagne dans
Funny Games ; la rame de métro dans
Code Inconnu ; l'appartement dans
La Pianiste, la télévision dans
Caché.
Dans
71 Fragments d'une Chronologie du Hasard, qui emprunte la forme éclatée de la fresque plurielle, reprise plus tard dans
Code Inconnu, Haneke additionne des bribes de vie qui, assemblés, donnent un ensemble cohérent et nous amènent progressivement à comprendre les raisons du meurtre d'un étudiant. Avec la technique du battement d'ailes du papillon et de la fameuse théorie du chaos, montrant que tous les événements ont un lien intrinsèque entre eux, il montrait que le hasard pouvait parfois mal faire les choses. Mais c'est avec
Benny's Video, le second volet de la trilogie que le maître de l'angoisse maladive frappe plus fortement encore. Ici, un adolescent d'origine bourgeoise (encore) en pertes de repères, passionné par le monde de l'image, assassine une camarade de classe dont il est secrètement amoureux, avec un pistolet servant à abattre les cochons (!), référence à la première scène du film montrant l'agonie dudit cochon. Le déroulement de l'intrigue, baignant dans une atmosphère malsaine, est peut-être encore plus insupportable que le sujet. L'ado, incarné par l'acteur Arno Frisch, figure Hanekienne par excellence, qu'on retrouvera plus tard en psychopathe obséquieux dans
Funny Games, filme la scène grâce à sa petite caméra et montre le carnage aux parents qui décident d'instinct d'aider leur fils et de cacher le corps. Le fils les filme en train de maquiller le meurtre et les dénonce aux flics. La société (et tout ce qu'elle comporte) a-t-elle corrompu des enfants qui n'hésitent pas à faire preuve de perversité envers leur entourage? La thèse peut sembler simpliste, et pourtant Haneke l'illustre dans son film avec une froideur extrême qui lui fait éviter toute forme de complaisance.