Avec seulement sept films tournés depuis 1977, on ne peut pas dire que le magyar Béla Tarr soit un stakhanoviste. A l’inverse de ses collègues qui enchaînent les fictions avec la peur secrète d’être oubliés le lendemain, ce cinéaste est un perfectionniste qui peut consacrer des années entières à la préparation d’un film (huit ans sur
Le tango du diable). A l’arrivée, le résultat en vaut la peine: il n’a pas réalisé une fiction qui ne soit pas immédiatement estampillée chef-d’œuvre. Présenté en compétition au prochain festival de Cannes,
L’Homme de Londres, film maudit endeuillé par le décès de Humbert Balsan, devrait être une pièce marquante dans l’univers d'un cinéaste qui, au fil des années, a construit l’une des plus belles filmographies de l’histoire. Une palme d'or, sinon rien.

Faîtes le test: vous ne serez pas le même avant et après la projection d'un film de Béla Tarr. Tarkovski disait que "l’art était un acte qui reflétait le vrai sens de la vie, l’Amour et le Sacrifice". Sorte de descendant spirituel auquel il n’aime pas être comparé pour des raisons mystiques, Béla Tarr pourrait pourtant asséner la même réflexion. Dans le paysage cinématographique actuel, c’est l’un des rares à construire des films jusqu’au-boutistes qui n’ont pas peur d’impatienter les impatients, de provoquer une sidération durable post-projo ou de capter l’infinie beauté d’un moment sacré. Ses projets possèdent la folie d’un mégalomane inconscient de ses désirs de grandeur. Mais Béla Tarr est un Klaus Kinski de la pelloche, un extrémiste, un fou dangereux, un génie inconfortable, le seul capable aujourd’hui de terroriser ses acteurs comme de réclamer les défis les plus ambitieux. Et les audaces, il connaît : il a réalisé dans les années 80 une adaptation de
Macbeth pour la télévision avec seulement deux plans: le premier (avant le générique) de 5 minutes; le second de 67 minutes. Ne pas chercher une once de théorie: la force de son cinéma consiste simplement à inviter à la douce contemplation d’un monde à la dérive et à méditer en silence, écrasé sous le poids des images et des émotions. Conspuant tout ce qui ressemble à un cinéma élitiste et intellectualisant, Béla Tarr est le contraire même d’un moralisateur. C’est un sceptique, en proie à des doutes permanents sur l'état du monde qui continue son exploration des personnages flingués par l’aliénation. Avec une humilité farouche qui peut se traduire par de l’arrogance, Tarr invite à contempler le monde dans son élégie funèbre où la tristesse du monde est dédramatisée par des élans potaches comme poétiques et réveille les sensations oubliées pour adhérer à la conception d’un cinéma éminemment sensoriel et viscéral.

Certains spectateurs peu enclins à se laisser envoûter par ses ambiances lymphatiques risquent d’être horrifiés par la durée de ses métrages et angoissés à l’idée de se retrouver face à une fiction lente et – forcément, c’est le triste cliché qui circule – sans intérêt. Ce serait se priver du cinéma dans ce qu'il a de plus précieux. Pour le cinéaste, les projets
bigger than life riment avec expérience éprouvante sur le plateau où, selon les dires, il se comporte comme un véritable tyran (voir les cohues qu'il a déclenché sur le tournage de
L'homme de Londres). De la souffrance ? Oui, assurément. Des
Harmonies Werckmeister à
Almanach D’automne en passant par
Damnation, tous ses films sont marqués par un pessimisme profond. A chaque fois, la nudité de caractères confrontés au trou noir de leur vie, l'autopsie de la méchanceté et surtout l'utilisation de la musique pour exprimer des états d'âme ou pour fuir des mots. Dans deux de ses oeuvres sorties en France, on a pu mesurer l'étendue de son talent (
Les Harmonies Werckmeister, réflexion sur la condition humaine qui débouche sur une parabole sur la prise de pouvoir, la montée du fascisme et l’aveuglement des masses et
Damnation, quête d'un amour impossible dans un monde corrompu à la beauté renversante). Mais ses autres films, loin d'être inédits, ont pu être découvert dans des festivals pour cercles privilégiés ou en dvd, chez les courageux
Clavis Films.