Véritable phénomène littéraire venu du froid de la Suède, la trilogie Millénium, écrite par Stieg Larsson, est devenu un best seller mondial. Un succès plus que mérité, à la vue de la qualité d'écriture de l'auteur, mais aussi de sa capacité à explorer avec intelligence et finesse des intrigues denses et complexes. Mais qui dit best seller, dit souvent adaptation du livre au cinéma. Millénium n'a pas échappé à la règle.
Une adaptation entre cinéma et télévision
Millénium, dans le clan « adaptation », se classe un peu à part. Si le premier film, et donc le premier tome (Les hommes qui n'aimaient pas les femmes) a certes été envisagé, dès le départ, pour apparaître sur le grand écran, les deux autres romans étaient destinés à exister sous forme de séries TV. Un choix qui se justifie parfaitement, étant donné la complexité des romans, qui trouvaient dans le format « série » l'occasion de voir certainement davantage exploitées les nombreuses intrigues et sous-intrigues qui les constituaient.
Pour autant, lorsqu'il fut annoncé que La Fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette ainsi que La Reine dans le palais des courants d'air allaient bénéficier d'une sortie sur les grands écrans, nous n'avons pas boudé notre plaisir. Car si le cinéma impose une réduction de la durée de l'œuvre, il propose toutefois une ambiance unique, une plongée plus intense dans le monde qu'il dépeint. Bienvenue dans l'univers du polar suédois, sombre et réaliste, sans concession.
Une œuvre littéraire scandinave... Et des films scandinaves : alleluia !
Ce n'est pas que les thrillers américains ne soient pas de qualité (regardez Seven de David Fincher, qui s'occupera par ailleurs du remake US de Millénium)... Mais il y a quelque chose de particulier, dans l'ensemble du cinéma scandinave, que ne possède pas Hollywood (à quelques exceptions prêtes) : la capacité à utiliser le réalisme le plus pur et dur pour entraîner le spectateur au fin fond de l'horreur, sans concessions, sans enjoliver, mais aussi sans jamais en rajouter dans le pathos. Les scandinaves ont cette capacité à jeter un œil acéré sur leur environnement tel qu'il est, à l'utiliser dans sa réalité crue pour créer des histoires qui n'ont jamais parues aussi vraies.
C'est d'ailleurs le cas des romans Millénium. Ceux qui ont lu les livres ont forcément frissonner quand, à chaque début de chapitre dans « Les Hommes qui n'aimaient pas les femmes », Stieg Larsson mettait une petite phrase, rappelant les chiffres inquiétants concernant les femmes victimes de violence conjugale ou de menaces en tout genre en Suède. Et cette volonté de réalisme s'est souvent distinguée dans le cinéma venu du froid : la nouvelle de l'adaptation de ces romans scandinaves par des scandinaves n'a pu que faire plaisir, car eux seuls semblaient en mesure de pouvoir réaliser des films dans le respect le plus totale des livres. Pari réussi : noir, c'est noir...
Thrillers noirs
Millénium, les livres, sont des polars d'une violence insurmontable, incroyable, et profondément dérangeante, malsaine. Entre des meurtres d'une atrocité quasiment indescriptible, des attaques physiques très violentes, mais aussi des scènes de viol à donner envie, même aux plus aguerris, de gerber son estomac entier, les romans de Stieg Larsson pouvaient mettre même les lecteurs les plus froids dans une situation de malaise profond. La question qui se posait alors était : comment est-ce que des romans pareils pourraient être adaptés en film ? Car, si l'on en croit la célèbre phrase « le poids des mots, le choc des photos », les images sont bien plus parlantes et évocatrices que les mots. Est-ce cependant certain ? Car Millénium semblerait presque nous prouver le contraire.
On ne peut nier que certaines scènes des films aient été presque insoutenables à regarder, notamment les scènes de viol du premier volet, qui auront fait blanchir d'angoisse la plupart des spectateurs confortablement installés dans leurs fauteuils, et leur coupant aussi l'envie de continuer à manger du pop corn. Mais, pour autant, la violence était beaucoup plus frappante dans les romans que dans les films ; peut-on dire pour autant que ces derniers aient tenté d'édulcorer leurs sujets ? Non, pas forcément. Mais justement, les mots étant souvent moins puissants que les images, l'écrivain peut se permettre d'en rajouter quelque peu dans l'horreur de ses descriptions, et ainsi permettre au lecteur de placer lui-même une image sur chacun de ses mots, d'utiliser son imagination pour donner un visuel aux situations décrites. Ce n'est pas tant l'écrivain qui est responsable du mal-être du lecteur, mais c'est plutôt le lecteur qui, en plaçant des images sur les mots de l'écrivain, se place lui-même au plus proche de l'horreur. Relisez les descriptions de meurtres ou de bagarres dans Millenium, vous serez frapper de l'impact horrifique qu'elles peuvent provoquer.
Un film, quant à lui, ne peut pas se permettre de tout filmer de front : les images qu'il propose seront directement perçues par le spectateur qui, n'ayant aucun moyen de leur échapper, pourra les rejeter dans son incapacité à les accepter. Du coup, pour pouvoir décrire la violence sans pour autant la montrer, les films Millénium utiliseront souvent la technique du hors champs, ou les jeux d'ombre. La suggestion de la violence plutôt que la violence frontale, souvent non acceptée par l'esprit. A l'exception notable des scènes de viol, donc, où (comme dans le livre) le spectateur assiste, profondément choqué, au martyr et à la revanche de Lisbeth Salander. Et si tout n'est pas montré, le réalisateur Niels Arden Oplev n'hésite pas à filmer de front plusieurs images d'une violence insoutenable, imposant au spectateur une véritable épreuve cinématographique. Une épreuve que, par ailleurs, dans Millenium 3, certaines personnes ne sauront relever, s'exclamant « on en a assez vu, arrêtez ça de suite ! ». Voilà qui peut être vu comme un clin d'œil de Thomas Alfredson (réalisateur de Millenium 2 et 3) à son prédécesseur. Un clin d'œil rendant hommage à un toupet monstre.

