ELDORADO(c) ROMAIN LE VERN
Yvan, dealer de voitures vintage, la quarantaine colérique, surprend le jeune Elie en train de le cambrioler. Pourtant il ne lui casse pas la gueule. Au contraire, il se prend d'une étrange affection pour lui et accepte de le ramener chez ses parents au volant de sa vieille Chevrolet. Commence alors le curieux voyage de deux bras cassés à travers à un pays magnifique, mais tout aussi déjanté.
Eldorado doit (quasiment) tout à son auteur. Ce n’est pas un défaut, les acteurs secondaires ayant la bonne idée de se mettre au diapason de cette sensibilité sauvage. Depuis des lustres, en tant que comédien, le caméléon Bouli Lanners aime à varier les registres, à multiplier les personnages décalés, à brouiller les pistes. Toqué de peinture et de cinéma, cet homme a eu une vie avant d’être comédien et désormais réalisateur : ancien élève de l'Académie des Beaux-arts liégeoise, il a commencé en travaillant comme accessoiriste et décorateur pour la télévision belge. Sa première apparition au cinéma ?
Toto le Héros, de Jaco Van Dormael, mais les belges le repèrent lorsqu’il fait le clown triste dans quelques sketches des Snuls (une série d'émissions humoristiques initiée à la fin des années 80). Aujourd’hui, on le connaît pour avoir joué les seconds couteaux chez les frères Poiraud (
Atomik Circus), Jean-Pierre Jeunet (
Un long dimanche de fiançailles), Yolande Moreau (
Quand la mer monte), Benoît Mariage (
Les convoyeurs attendent) ou encore Delepine & Kervern (
Aaltra, où il reprenait
Sunny de Boney M à la sauce yaourt). Une valeur sure qui n’en finit pas de monter.
En tant que cinéaste, il démarre sur des chapeaux de roue. Son premier long métrage,
Ultranova, sorti il y a deux ans pendant le festival de Cannes dans l’anonymat absolu, dessinait sur un ton tragi-comique des étoiles paumées qui menaçaient à tout instant de s’éteindre dans un bled abruti par les jugements hâtifs. L’artiste rappelait que la nature détestait l’organisation et témoignait une prédilection pour les personnages sensibles qui voulaient changer les lignes de leurs mains (et donc de leurs vies). L'émotion qui parcourt
Eldorado est semblable à celle d’
Ultranova : elle naît du rapport que le spectateur établit entre ce qu'il imagine (ce qui aurait pu se passer) et ce qu'il a vu (les relations manquées, les mots non dits). Pourtant – et c’est une bonne nouvelle : Bouli refuse la redite. La preuve, il se met en scène pour la première fois et endosse le rôle principal, celui d’Yvan, mec à deux doigts de l’implosion nerveuse, flanqué d’un partenaire freak (Elie, un cambrioleur faible) qu’il n’aurait jamais dû rencontrer et avec lequel il n’a a priori pas grand-chose, voire rien, à partager. D’un bout à l’autre, les dialogues entre Yvan et Elie n’ont aucune importance; d’ailleurs, ils reposent sur tout ce qui est inutile ou grotesque sauf lorsqu’il s’agit d’ouvrir les yeux à un jeune homme face au désarroi de sa mère (inerte) et son papa (remonté). La scène où Elie emmène Yvan chez ses parents est touchante, autant par ce qu’elle révèle que par ce qu’elle renseigne sur l’ours Bouli Lanners. En quelques secondes, il balance tout ce qu’il a sur le cœur. Il n’en reparlera plus après. Parce qu’il déteste les larmes de crocodiles et que les parents, le temps qui passe l’obsèdent comme dans
Ultranova (lorsque le protagoniste à la voix fluette revoyait ses parents fantomatiques et nous submergeait dans son émotion). Pas la peine de faire dans la psychologie de bazar: ce sont juste deux sujets qui parlent à tout le monde. L’importance de la filiation (d’où on vient) et de ce qui reste à vivre (où on va) délimite le non man’s land existentiel des personnages. Point barre. L’important réside ailleurs que dans les pauvres mots: dans les regards, les gestes, les faciès d’ahuris arborés par Yvan et Elie, toujours à deux doigts de la catastrophe burlesque. Bref, dans cette captation secrète d’une amitié improbable placée sous le signe de l’absurdité (le cambriolé et le cambrioleur deviennent potes autant par ennui que par affection). Pourquoi ? Parce que ces deux-là ne peuvent pas se séparer l’un de l’autre, sinon ils menacent de dépérir.
Le schéma évoque sur un mode light l’extravagant
Buffet Froid, de Bertrand Blier avant d’oublier le casting du troisième larron et de suivre un long fleuve tranquille proche du cinéma de Jarmusch sans tomber dans les citations trop appuyées ou les clichés inhérents au road-movie. Sous la légèreté apparente, la gravité, la noirceur, le contre-champ moribond restent tapis ou hors champ mais se ressentent toujours. Toute la dernière partie où Bouli et son acolyte tombent sur un chien balancé sur leur bagnole pourrait ressembler à une figure attendue du genre agreste (deux hommes, un chien, une fugue, peinards dans la nature). Comme récemment dans le sublime
Old Joy, de Kelly Reichardt. En réalité, elle ne répond pas à cette logique convenue et plonge bizarrement dans une tristesse inconsolable. Tout ça pour dire qu’entre lieu commun et trajectoire déceptive, Bouli Lanners zigzague avec la même mélancolie (la joie d’être triste) et accède sobrement, sans en faire des tonnes, à quelque chose de déchirant, de beau, d’inexplicable.
Comme dans
Ultranova, il y a un refus manifeste de la mièvrerie (même si les mots sont simples) ou du trip poético-poseur pour bobos désoeuvrés (même si la caméra filme le ciel en bagnole). On est plus dans un vrai spleen, un amour sincère pour les marginaux en panne d’eux-mêmes. En additionnant les événements minuscules qui ne manquent jamais de grandeur, en regardant dans les yeux tristes des personnages laissés-pour-compte et en sculptant des paysages comme un peintre solitaire, Bouli capte la beauté cachée de notre quotidien. Et incidemment la sienne. Bouli qui préférerait se faire arracher un bras plutôt que de succomber au narcissisme. Bouli et son visage gracieux qu’il tente vainement de camoufler ou d’enlaidir. Bouli et son ventre sublimement gros. Bouli et ses grognements d’ours tendre. Bouli et ses cheveux attachés au plafond de sa voiture pour ne pas dormir. Bouli qui serre la main d’Alain Delon. Bouli qui porte un chien abandonné de tous jusqu’à son trépas. Bouli qui accompagne tout ceux qui ont été abandonnés pour se retrouver lui-même… Bouli qui signe pour la seconde fois un film simple, libre, farouche où toutes les émotions se lisent sur les visages. Pour donner la mesure de son talent de réalisateur et de son jeu d’acteur, Lanners pourrait regarder une caméra fixe pendant une heure trente, ce serait aussi passionnant. Cet homme-là peut tout se permettre. Il a la classe, c’est tout.