MESSAGE PERSONNEL... Chaque mois désormais, un rédacteur de DVDRAMA défend un film hors des conventions, envers et contre ses collègues, pour inviter le maximum de spectateurs à le découvrir en dernière page de notre rubrique mensuelle. Romain Le Vern poursuit ce mois-ci avec
TEETH, de Mitchell Lichstentein. "NOT ANOTHER TEEN MOVIE!". Allez-y, sur ses conseils.
D’ordinaire, le film sur l’adolescence, quasiment un genre en soi, donnait régulièrement lieu à des bluettes insignifiantes à base de roucoulades sentimentales et de clichés laborieux. Un peu moins régulièrement, des cinéastes plus ambitieux (ou plus malins) n’utilisent la toile de fond ado que pour en dévoiler l’envers du décor avec son cortège de dépressions identitaires et d’affects torturés.
Teeth, de Mitchell Lichtenstein, s’inscrit dans cette seconde veine et dépeint une micro-société gangrenée par l’obsession de la mort et de l’autodestruction. Ce premier long métrage, redevable au fiston du pop-arteux Roy enchâsse les flottements troubles et multiplie les fragments distendus, histoire de refléter l’ennui qui astreint et la confusion intérieure qui afflige une demoiselle confrontée à une découverte pas commune : son vagin a des dents. A travers cette découverte, découlent des réflexions pertinentes sur la peur de l’engagement sexuel, l’éducation scolaire (ici, les vagins sont masqués dans les livres de science) et le puritanisme ricain. Heureusement, Mitchell préfère l’humour à la grise dissertation. Entre empathie sincère et sensibilité lucide, il échappe à toute complaisance glauque en décomplexant l’horreur potentielle du sujet par une bonne lampée d’humour gore et en regardant les douleurs adolescentes dans le blanc des yeux tristes.
Teeth s’inscrit dans la bonne tradition des films US intelligents sur, dixit Victor Hugo, « la plus délicate des transitions ».
Il est loin le temps de
La fureur de vivre, de Nicholas Ray (considéré comme l’un des premiers teen movie) où les jeunes rêvaient leurs vies de rebelles à travers les icônes James Dean et Nathalie Wood ! Fringant cinéaste cinquantenaire, Mitchell Lichtenstein, que l’on sent aussi nostalgique qu’une Sofia Coppola ou un Richard Kelly, n’a rien perdu de sa vitalité pour son premier passage derrière la caméra : il utilise un argument fantastique (une adolescente découvre que son vagin a des dents et comprend alors sa longue frustration sexuelle) pour tirer à boulets rouges sur une société phagocytée. Le réalisateur, qui a surtout compris que l’adolescent n’a plus besoin de bomber le torse pour se croire unique, aurait pu se contenter comme tant d’autres d’un simple teenage movie basé sur un énième canevas de dépucelage graveleux. On a tout faux. Dans
Teeth, l’héroïne, toujours pucelle, découvre sa sexualité trash. Pas assez belle pour appartenir au clan des biatch, pas assez moche pour être un thon dont personne ne veut, la miss, faussement sainte-nitouche, se dévoue corps et âme pour son club afin de fuir tout rapport sexuel. A l’extérieur, elle ressemble à tous les ados de cette âge-là : paumé entre college attitude et cellule familiale en crise. Sensible, elle déchante lorsqu’elle s’éloigne des raisonnements dogmatiques et découvre que la vie n’a rien de théorique. Mitchell montre la beauté de l’adolescence confrontée au monde des adultes et au regard des autres, déposée comme un voile sur le malaise du monde quotidien. Il utilise tout le folklore usuel (élection de la reine du bal, costumes des pom-pom girls, casiers des élèves) et le même concept de parcours initiatique pour la détourner, voire le confronter à l’intime. On n’est pas le même avec les autres que tout seul, dans sa chambre.

Historiquement, le premier teen movie à avoir négocié ce virage plutôt sombre, c’est Brian de Palma avec son adaptation de Carrie (1976) qui peut se voir comme l’antithèse du
American Graffiti, de George Lucas (1973). Dans les années 80, John Hugues est devenu le spécialiste des comédies adolescentes avec ses
Breakfast club, en 1985 et
Folle journée de Ferris Bueller, en 1986 avant de chercher plus de maturité avec
She’s having a baby, en 1989. Le teen-movie, considéré comme un genre à part, a même servi de substance à des films d’auteurs prestigieux comme
Outsiders, Rusty James ou
Peggy Sue s‘est mariée, tous les trois réalisés par Francis Ford Coppola. Voire le film d’arts martiaux (les
Karaté Kid) et la science-fiction (la série des Retour vers le futur). Dans les années 90, pop et nihiliste, Gregg Araki est venu secouer ses us et coutumes dadaiques avec sa trilogie teen trash comprenant
Totally f***ed up, Doom Generation et
Nowhere. A l’époque, les adolescents libertaires cherchaient à fuir des fantômes réacs et à faire corps avec leurs fantasmes. Par exemple, le
road-movie infernal de Doom Generation propose sous son air désinvolte et nihiliste une vraie quête identitaire où des adolescents blasés, pas totalement en phase avec l’existence, attendent de se confronter au mal (le vrai) pour grandir, enfin. L’idée foncière de ce film convulsif consiste à montrer des enfants immatures dans des corps d’adultes. La fameuse scène où le personnage goûte son sperme accentue cette notion de découverte (de soi, du corps, des autres). Le récit tout en oppositions contradictoires pourrait tenir sur un bout de confetti mais peu importe : l’enthousiasme du réalisateur et de ses nouveaux Bonnie & Clyde (on change le schéma hétéro par un trio bisexuel pour présenter le visage de la nouvelle Amérique) overdosés de culture
junk food fait qu’on regarde sans se poser de questions un objet fracassant la gueule au politiquement correct, aux conventions bon teint et aux biens pensants moralisateurs. Dans sa peinture d’une génération
no future qui n’arrive plus à vivre à fond ses fantasmes, Araki, éternel ado atteint du syndrome Peter Pan, filme ses scènes avec une nostalgie Proustienne, tirant gentiment le trait sur une époque désormais révolue, annonçant une vraie désillusion de la fin des années 90. L’impressionnant casting (Christina Applegate, Ryan Phillippe, Denise Richards et même Shannen Doherty) annonce le phénomène des stars glam et ado qui viennent s’encanailler dans des productions indépendantes US, préfigurant ainsi les œuvres de Richard Kelly, Lucky McKee et plus récemment Craig Brewer. Avec un regard actuel, on se rend compte que Gregg Araki ne faisait pas à l’époque que revendiquer la cool attitude. Bien que hanté par une prédilection coutumière pour l’absurde (la scène du chien dans Doom Generation en est la plus représentative), son cinéma est surtout militant depuis ses débuts pour les causes marginales, fustigeant sévèrement les réacs amerloques. La même Amérique que celle de David Lynch dans
Twin Peaks: Fire walk with me : Laura Palmer écrit sur son journal intime de bonne fille bien élevée qu’elle est tous les tourments de son âme, elle est étrangement attirée par l’objet obscur du désir noir : l’envers d’un décor dont elle ignorait jusqu’ici l’existence. Lynch plonge dans le cerveau de sa jolie héroïne blonde et regarde ses cauchemars dans lesquels on aimerait vivre, évoluer, fantasmer, frissonner. Conclusion : oui, l’adolescence a quelque chose d’un film de David Lynch.
Aux antipodes des American Pie et autres pochades estudiantines alors en vigueur, le film qui a réellement bouleversé le genre reste le matriciel
Virgin Suicides, de Sofia Coppola. Les héroïnes du clan Lisbon (cinq adolescentes de la même famille) « ne savent pas ce qu’elles veulent faire de leur vie », se refilent un spleen existentiel contagieux, pleurent leurs vinyles cramés, refusent que l’on abatte un arbre et se foutent en l’air pour fuir la lâcheté dingo du père et la rigidité atroce de la mère. On ne saura jamais vraiment ce qui est arrivé aux sœurs Lisbon. On sentira juste des impressions fugaces. Une photographie digne de David Hamilton, une voix-off tragique à la Proust, des sourires tristes. L’éducation stricte des parents pousse les progénitures chéries à se faner, puis à se détruire. La bande-son (remarquable) de Air retranscrit toutes les sensations étranges qui se passent dans le cerveau d’un ado de 15 ans. Qui aimerait que le monde soit beau, lent, aérien et suspendu comme un morceau du duo Versaillais. Cette voie du teen movie mélancolique permet à d’autres cinéastes comme Terry Zwigoff (
Ghost World, dans lequel les restaurants rétro diffusent du hip-hop) et Richard Kelly (
Donnie Darko, où les américains Reaganiens ont le mal de vivre) d’explorer une veine plus dépressive ancrée dans une profonde nostalgie, marquée par l’utilisation de la bande-son oldfashioned.

D’un côté, le film de Zwigoff propose la description d’un monde digne de Daria où tout est perçu du point de vue d’une adolescente goguenard (Thora Birch, dont on n'a, hélas, plus de nouvelles) et in fine le portrait d’une adolescente qui semble être seule à voir la beauté cachée de la vie. Elle donne son temps et sa compassion à un vieux garçon secrètement triste, tente coûte que coûte de résister aux contingences du monde réel, écoute de la musique qui n’est pas à la mode et envoie chier ceux qui veulent se la jouer cool ou qui aiment le reggae. Elle est antipathique et on l’adore ainsi. De l’autre, le film de Kelly scrute l’ado Donnie Darko qui évolue dans une spirale temporelle malaisante. Un superhéros qui suspecte toutes les zones d’ombre autour de lui, aimerait avec ses potes se faire une stroumphette, prend des pilules qui le rendent plus cinglé qu’il ne l’est et, surtout, vit avec cette sensation terrible qu’il va mourir prochainement sans avoir goûté aux doux plaisirs de la vie. Inspiré d’un fait divers (la fusillade au lycée Colombine), Gus Van Sant est venu ternir l’image cool adolescente avec Elephant dans lequel les ados font vraiment leur âge (on a déjà impression de les avoir croisé quelque part). Ils errent dans des couloirs sans fin à la recherche d’une âme sœur. La solitude s’exprime en longs plans-séquences. Que ce soit dans Elephant ou le récent Paranoid Park, GVS fluctue entre lignes de fuite et brusques décalages et entraîne dans un univers du court-circuitage et du tremblement intérieur où tout est possible. Ceux qui lui ont reproché de répéter les formules de Elephant dans Paranoid Park ont tort. Dans son dernier long métrage, l’ado ne se déteste pas à se faire gerber dans les toilettes (
Elephant) mais repose sur ses pensées de rêveur, en quête d’ailleurs. Une quintessence mélancolique dont l’étrange poésie s’insinue en nous pour longtemps. Chez Larry Clark, les images provoquent. De
Kids (les ados décimés par le SIDA) à
Bully (l’assassinat d’un ado par d’autres) en passant par
Ken Park, le cinéaste radiographie l’enfer ado en favorisant l’expression de la haine de soi, du corps, des autres et des parents. L’abandon dans le sexe compense le manque d’amour. Dans
Ken Park, la scène d’onanisme sur les halètements des joueuses de tennis confronte l’univers clos de la chambre – duquel nous sommes voyeurs – et le monde extérieur où tout est anonyme. En sondant les rages et les secrets de l’adolescence, Larry Clark et Harmony Korine, son scénariste sur Kids et Ken Park ont fait très fort.
Dans un autre genre, Todd Solondz a montré dans Bienvenue dans l’âge ingrât l’adolescence en prenant une fille moche et détestable, ou encore dans Storytelling où une jeune femme (Selma Blair), entre dénuement et fantasme, se fait manipuler par sa professeur sexy (Robert Wisdom). Michael Cuesta dérange avec
L. I. E. où un adolescent délaissé par ses parents se lie d’affection pour un pédophile et le transforme en papa de substitution. Plus pervers encore: Roger Avary adapte Les lois de l’attraction, de Bret Easton Ellis. Projet casse-gueule. Coscénariste du Pulp Fiction de Tarantino et réalisateur de Killing Zoe, Avary dynamite les lieux communs avec des ados prisonniers des apparences (d’où le choix d’un visuel clinquant avec split-screen et bande-son fun). Les ados, ici, font style de ne s’intéresser qu’aux histoires de cul et aux soirées fin du monde alors qu’en fait ils crèvent d’envie d’exprimer leurs sentiments et attendent tous secrètement le prince charmant qui saura les comprendre. Points culminants: un suicide déchirant sur un morceau oldschool totalement pas fun et un voyage autour du monde où le personnage ne retient rien si ce n’est l’illusion d’avoir vécu quelque chose d’intense et de cool. Sous son apparence frivole, un grand film sur les faux espoirs et les histoires d’amour manquées qui se termine droit dans le mur. Une impasse.

Alors
Teeth, teenage movie subversif ? Oui en cela qu’il s’inscrit dans le sillage des films susmentionnés et tord le cou aux passages obligés du genre. S’il respecte la découverte des sentiments et du sexe, il propose déjà un point de vue féminin (donc pas franchement égrillard). La petite copine habituelle, qui incarne la vision de l’amour, devient un petit copain qui hélas pour lui est titillé par ses hormones mais finit par en faire les frais (pénis sectionné). Pas de place pour l’amour ici donc. Les parents ne sont pas de vieux-cons qui cherchent à faire la morale mais un couple tellement permissif qu’il se fait marcher dessus par ses ouailles (le demi-frère impulsif dans
Teeth). L’héroïne n’a pas d’ennemi(e) débile en vue, ne se retrouve pas dans un bar avec ses copains et copines après l’école pour fuir le regard adulte, utilise le vélo parce qu’elle n’est pas assez cool pour conduire une bagnole. Et ce n’est pas par faute de moyens conséquents que Lichtenstein ne peut pas concocter une bande-son énergique et tendance avec Madonna et Justin Timberlake, c’est juste qu’il n’en a rien à foutre de la zique pour décérébrés.