SOUFFLE Un film de Kim Ki-Duk. Avec Chang Chen, Jung-woo Ha, Kim Ki-duk. Durée : 1h24. Date de sortie : 21 novembre 2007. La Rédac: ♥♥♥♥♥♥♥ Le critique: ♥♥♥♥♥♥♥♥♥
On ne présente plus le prolifique Kim Ki-Duk, enfant terrible du cinéma sud-coréen qui, depuis quelques films, délaisse la provocation des images crues (
L’île) pour plus de romantisme apaisé (période post-
Locataires). Alors qu’il aurait pu se contenter de recycler des figures stylistiques, KKD a négocié un joli virage où il parle plus du cœur que du corps avec cet humour tordu qui le caractérise. Ne serait-ce que par son contexte carcéral,
Souffle évoque logiquement le remarquable
Locataires, son œuvre la plus accessible en bras d’honneur à tous ceux qui voyaient dans ses opus de la misogynie et de la perversité. Après
Time (cet été dans les salles), ce nouveau long rappelle que
L’arc, dernier film sorti dans l’Hexagone, n’était qu’un accident marquant la fin d’une époque et la renaissance d’un artiste doué. Ici, dans cette histoire faussement ingénue et discrètement intense, il traite avec sa classe coutumière de choses profondes sous une apparence light et suit les dernières heures d’un détenu condamné à mort qui découvre la compassion quasi-muette d’une femme au foyer, maltraitée par son mari qui reste uniquement avec lui par amour pour son enfant. Suivre ses envies ou rejoindre les rails du conformisme, faire la paix avec soi-même ou continuer à combattre des démons, faire un trait sur le passé ou vouloir tout nier. Au fil des bobines, l’ami Kim aligne les perles d’invention et construit son récit comme une comédie musicale barrée ancrée dans un quotidien rude où réalité ne rime pas avec imaginaire. En revanche, c’est la fantaisie qui nourrit la réalité gangrenée par le désespoir et l’autodestruction. Lorsqu’il est à deux doigts de tomber dans de méchants écueils gnangnan, KKD redresse la barre en ne jouant pas avec les affects sensibles de ses personnages, véritables plaies d’amour mortelles qui expriment leurs charivaris intérieurs par la simple intensité d’un regard. A ce titre, Park Ji-Ah que le cinéaste avait dirigée dans
Coast Guard, illumine cette chronique par son simple feu intérieur et délivre une prestation subtilement bouleversante (prix d’interprétation féminine ?). Nourrie d’idées simples comme bonjour, parsemée de ces petits riens qui rendent heureux, cette fable sur les impassibles manèges sentimentaux où s’exprime un désir réel de faire du (bon) cinéma, nous foudroie, sans ficelles tire-larmes, sans pathos, sans manipulation.
ROMAIN LE VERNINTERVIEW KKD Avec
Souffle, l’homme à la casquette confirme qu’il est plus proche de
Locataires que de
L’île.
© ROMAIN LE VERN
Souffle a été tourné en seulement dix jours. Quels sont les avantages et les inconvénients d’une telle démarche ? Un tournage sur une courte période me permet de me concentrer au maximum. Il y a beaucoup de suspense dans le fait que je doive réaliser le film avec un budget donné et dans un temps très court. Quand ça fonctionne, ça me procure beaucoup de bonheur. L’avantage, c’est que lorsque le film est réalisé, je suis très content. L’inconvénient, c’est de toujours penser le cinéma en terme d’argent.
Locataires a marqué une scission dans votre cinéma. Les films que vous réalisez depuis ne ressemblent pas à ceux d’avant. Vous aviez ce besoin de changement après l’expérience de L’arc ? C’est exactement ça. Après L’arc, j’ai eu l’impression de tourner en rond et j’ai eu envie de créer de nouvelles choses originales et nouvelles. Dans
Time et
Souffle, j’essaye de raconter le quotidien des gens à travers des thèmes qui sont différents à chaque fois dans chaque film. Tant que mon nom restera Kim Ki-Duk et qu’il ne changera pas, il y aura toujours des similarités dans mes films.
Le contexte carcéral de Souffle évoque d’ailleurs Locataires. Faut-il y voir un sens ? Les prisons ont évolué en Corée. La prison de ce film a servi de fond pour
Bad Guy et
Locataires. C’est une petite prison très vieille qui est restée la même. Maintenant, les prisons coréennes sont pareilles qu’en France et beaucoup plus modernes. J’avais besoin de cette prison pour son côté sombre et obsolète pour décrire au plus juste le réalisme des personnages.
Votre cinéma s’exporte extrêmement bien. Comment réagissez-vous ? J’ai été en compétition cinq fois au festival de Venise et de Berlin. Pour Cannes, c’est la première fois. J’ai toujours pensé que mes films ne correspondaient pas au festival de Cannes. Je pensais par exemple que Souffle irait dans un autre festival. En ce qui concerne le cinéma coréen à l’étranger, beaucoup de cinéastes coréens autres que moi sont talentueux et doivent exister. Ils font des films très divers, ce qui génère une vraie complémentarité.
De la nymphe maléfique de L’île à la femme compassionnelle de Souffle, votre regard sur les femmes a considérablement changé. Je me demande en réalité si ce n’est pas dû au fait que je n’ai plus la philosophie que j’avais quand j’étais plus jeune. Je faisais plus des films où les personnages principaux étaient des hommes et j’avais tendance à penser comme un homme. Aujourd’hui, j’essaye plus de me diriger vers des personnages féminins. Automatiquement, il faut que la description de la femme soit plus sensible et plus précise. En Corée, la figure du père est sacrée, plus importante que tout. Ainsi, j’ai toujours considéré que l’homme était au centre de la société. Les femmes en revanche sont plus opprimées. A partir du moment où j’ai réalisé que les femmes étaient maltraitées dans la société coréenne, je me suis axé sur elles pour appuyer là où ça faisait mal.
Dans Souffle, vous jouez le maton qui surveille les vidéos (on voit votre reflet, avec casquette et lunettes noirs, à travers sur l’écran la vidéo surveillance). Dans Time, votre double monte Locataires et subit des problèmes amoureux. Diriez-vous que vous vous impliquez de plus en plus en tant que personnage dans vos films ? Totalement. Mais c’est très simple : je m’appuie sur le privilège d’être un réalisateur. Je sous-tends en créant ces allusions que c’est le film d’un réalisateur et non pas d’un acteur ou d’une équipe. Par ce stratagème, j’accentue l’idée qu’il s’agit non pas d’un film populaire mais d’un film d’auteur pourvu d’une vision de réalisateur. On en tire les conclusions que l’on veut.
Pourquoi avez-vous choisi une chanson d’Adamo (Tombe la neige) pour clore Souffle ? Au départ, je ne savais pas que
Tombe la neige était une chanson française. Je cherchais des chansons qui correspondaient aux quatre saisons. J’ai trouvé pour le printemps, l’été, l’automne mais pas pour l’hiver. Tout d’un coup, j’ai pensé à Adamo. Avec le recul, je pense avoir bien fait : en l’écoutant, on a vraiment cette sensation de neige qui tombe et de renaissance pour tout le monde.