Par Nicolas Houguet - publié le 06 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 12 janvier 2010 à 15h41 - 0 commentaire(s)
Robert Redford a dit de Morgan Freeman à l'époque où ils tournèrent ensemble Une vie inachevée que ce qui le caractérisait était son « âme » (soul). C'est la profondeur qu'il apporte à chaque rôle, ce supplément de sagesse, d'émotion et d'expérience qui le rend crédible jusqu'à incarner Dieu (dans Bruce tout puissant). Cela paraît en effet être une bonne analyse. Il n'y a d'ailleurs pas de méthode prescrite ici. Freeman ne s'imprègne pas d'un rôle, ne s'impose pas de longue préparation pour investir un personnage. Il lit le texte, il le ressent et il le dit. Il y met de l'intensité, de la conviction, de l'âme. Il se l'approprie.
Même lorsqu'il joue un vieux boxeur sonné dans Million Dollar Baby, alors que d'autres l'auraient rendu loqueteux et pathétique, la présence de Freeman lui confère une aura particulière de sagesse. Cela réside dans le calme et l'expérience qu'il dégage, son timbre de voix doux et grave, reconnaissable entre tous qui impose son charisme. Freeman est indispensable au cinéma américain moderne, on le voit partout, dès qu'un rôle, même secondaire requiert un peu de son intelligence et de sa profondeur (The Dark Knight, Wanted). Il apporte son supplément d'âme, ce quelque chose en plus qui fait que quand il entre dans une scène, cet homme a une présence bien particulière, inspire immédiatement le respect. Nul mieux que lui ne pouvait incarner Nelson Mandela dans le trentième film de Clint Eastwood, Invictus (sortie le 13 janvier).



Morgan Freeman a vu le jour le 1 Juin 1937 à Memphis dans le Tennessee. A l'école il se distingue par ses qualités d'athlète et se prend d'intérêt pour le théâtre. Après s'être engagé dans l'Air force à 18 ans à peine, il veut gagner Hollywood pour y suivre des cours de comédie (et y « crever de faim » selon ses dires). On l'y remarque pour ses talents de danseur. Peu à peu il s'impose à la télévision (dans la série « The Electric compagny ») et surtout comme un acteur de théâtre de premier ordre.
Après avoir enchaîné les petits rôles, il est apparu en 1981 dans Brubaker où il incarnait un détenu maltraité dans une prison que Robert Redford voulait réformer. Pourtant, on a mis longtemps à prendre sa mesure. Il n'apparaissait la plupart du temps que dans des productions télévisées. Il a été remarqué beaucoup plus tard au cinéma, en 1987 dans le rôle de Fast Black, à l'affiche de La Rue de Jerry Schatzberg. Alors âgé de 50 ans, il est une véritable révélation. Il y incarne un mac avec une intensité et une authenticité étonnantes. Il s'inspire de scènes dont il a été témoin dans la rue et les a retranscrites pour interpréter ce personnage. Le film s'interroge sur les médias et leur perversité, un journaliste a inventé un personnage trouble pour livrer un article à sensation. Seulement il est bientôt assimilé à Fast Black, qui lui, est bien réel. L'oeuvre est de facture extrêmement conventionnelle au niveau de la mise en scène (chose étonnante pour le réalisateur de Panique à Needle park), mais elle mérite le détour par la performance impressionnante de Morgan Freeman (qui lui valut pas mal de récompenses et de nominations).


C'est en 1989 dans Miss Daisy et son chauffeur que Freeman impose sa marque et son charisme. Le rôle est humble et sans prétention, presque un archétype (un vieil homme subalterne, bienveillant et dévoué). Mais le comédien parvient à suggérer véritablement toute l'existence de son personnage, sa vie intérieure intense, sa malice et son humour, avec élégance et finesse. On sent également la frustration du vieil homme noir, réduit à sa fonction, tout ce qu'il tait en subissant la tyrannie de Jessica Tandy (récompensée par un oscar). Elle ne veut pas de lui et il s'impose imperceptiblement à elle, jusqu'à lui être cher. Ils forment un duo réjouissant et improbable (la vieille pas si acariâtre que ça et son chauffeur taquin, discrètement audacieux, plein d'une humanité simple), classique mais transcendé par la richesse de jeu et la complicité de deux grands acteurs. C'est également l'occasion d'évoquer le racisme (la condition des afro-américains, la bombe dans le temple juif) et la ségrégation des années 50 en Amérique (lors du voyage en Alabama).
Glory d'Edward Zwick réunit en 1990 deux des acteurs les plus doués de leur temps, des icônes en devenir (Denzel Washington et Morgan Freeman) pour raconter un épisode majeur et méconnu de la guerre de Sécession aux Etats-Unis. Les hommes du 54e bataillon gagnent le droit de se joindre à la guerre. Mais ils doivent surmonter tous les préjugés et les injustices que la couleur de leur peau déchaîne. Ils ont à prouver leur valeur sans cesse, gagner leur droit à combattre, sans être réduits à piller des villes ou à accomplir des tâches subalternes. Ils doivent même se battre pour avoir le même uniforme et les mêmes chaussures que les autres. Washington est impressionnant de révolte et de colère, Freeman impose son personnage d'homme pondéré et sage. La guerre de Sécession s'éclaire ici d'un nouveau jour, plus cru qu'à l'accoutumée, plein du racisme inhérent à l'esclavage encore alors en vigueur dans le sud américain. La gloire est celle de ces hommes qui veulent conquérir leur humanité, plus que celle de gagner les honneurs militaires, prêts à se sacrifier pour gagner leur dignité. Le propos est noble, la mise en scène classique, les combats intenses et violents. Les acteurs sont tellement investis et engagés dans leur rôle qu'ils font gagner à cette oeuvre une intensité particulière. Parfois un film a valeur d'engagement historique, comme c'est le cas pour La liste de Schindler. Il s'agit de prendre position, de raconter un moment d'importance. Freeman le considère comme son travail le plus important. La composition habitée de Denzel Washington lui valut son premier oscar.
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