Les habitués le savent, il y a une tradition à laquelle nous tenons énormément, qui consiste à vous donner la parole sur cette passion que nous avons en commun, le cinéma. Nous sélectionnons ainsi régulièrement les textes les plus intéressants qui nous sont envoyés. Aujourd'hui, la rédaction met en lumière une analyse détaillée du cinéma de Marina de Van à travers son dernier film,
Ne te retourne pas, mettant en scène
Sophie Marceau et
Monica Bellucci.
"Si je faisais des films pour les critiques, ou pour qui que ce soit, je vivrais très probablement dans un tout petit logement à Hollywood." – Jerry Bruckheimer Les rideaux du réel s’ouvrent dans un restaurant. Les convives sont un groupe ordinaire de gens de classe moyenne, blanche. Nous sommes dans une grande ville, toute proche d’ici. C’est l’heure du déjeuner et les serveurs font des allers et retours pressés entre les tables, prenant les commandes et délivrant des plats.
À notre gauche, un célèbre écrivain mange avec son agent. Près de lui, un cadre employé par une banque partage un déjeuner d’affaires avec son PDG. Partout alentour, nous entendons la rumeur de conversations animées. Les rouages de l’industrie et de la vie se meuvent avec verve et décorum.
Dans cette scène de relative normalité, une femme nue pénètre le restaurant et s’assied seule à une table. Elle approche la quarantaine, avec une peau très claire et des cheveux noirs tombant en cascades sur ses épaules. Des yeux d’un bleu éclatant illuminent son visage avec l’innocence d’un enfant. La pièce devient silencieuse un moment. Les gens détournent les yeux. Quelques rieurs pouffent avec dégoût devant un tel acte de folie. Quelques regards masculins s’attardent un peu trop longuement sur ses seins et ses lèvres. Il faut bien une minute ou deux avant que le patron ordonne à son serveur de faire sortir l’embarrassante intruse.
Cette femme est Marina de Van et la pièce qu’elle a pénétrée est le hall du Cinéma Moderne.
Depuis le tout début, Marina s’est montrée incapable de s’approprier les codes d’une grammaire contemporaine héritée d’une longue lignée de cinéastes, depuis Eisenstein jusqu’à Bruckheimer. Elle a trébuché dans la conscience avec un premier court-métrage très dérangeant -
Bien Sous Tout Rapport – tout frais sorti de la Fémis. C’était pour elle un acte de vérité, un regard perçant, viscéral et perturbant, au-delà du voile de la société contemporaine. Elle s’est mise en scène elle-même dans le rôle d’une jeune femme à qui le sexe est explicitement et frontalement enseigné par sa famille. C’était un témoignage troublant sur l’hypocrisie des classes moyennes, et un reflet très intime de son propre esprit.
Elle a continué à explorer les aspects les plus sombres de sa vie avec des films tels que
Rétention et
Psy-Show, non pas dans le but de choquer mais pour demander de l’aide à un public qui semblait pouvoir détenir une réponse. Pour elle, le cinéma a été le moyen d’exposer son cancer à la lumière du jour, et de lui fournir un mode d’expression.