Cela veut dire que vous ne savez pas ce que vous allez faire après ? Si ce sera du cinéma, de la musique ou les deux ?Marketa Irglova : Plus j’y pense, et plus je me vois dans une maison au bord de la mer avec une famille et un travail ordinaire. Les gens voient le film comme le lancement de ma carrière en tant que jeune actrice et jeune musicienne, mais pour être honnête, la musique est quelque chose que je ferais toujours parce que j’aime énormément cela. Aussi longtemps que je ferais des interviews, que je parcourais le monde pour promouvoir un film ou promouvoir un album, je penserai que c’est temporaire, juste maintenant, et que cela s’arrêtera. Ce sera une période de ma vie que je n’oublierai jamais, très heureuse, mais je pense que cela se terminera à un certain moment et que je me mettrai à faire autre chose, pas parce que je n’aime pas cela, mais parce que je pense que cela me correspond plus. Je suis une personne très simple, j’aime ma famille, que mes amis soient autour de moi. C’est une expérience formidable et c’est génial mais je le fais parce que je suis jeune et que j’ai l’énergie pour le faire, mais je ne pourrais pas faire cela pour toujours.

Et vous Glen ? Que vous a apporté le film et comment s’annonce l’après Once ?Glen Hansard : Le film, enfin la popularité du film parce que le film lui-même est juste trois amis racontant une histoire simple, donc le succès de
Once a apporté tout un nouveau public à mes chansons et à celles de Marketa, donc pour moi, c’est un grand cadeau. J’en profite vraiment parce que pendant longtemps vous êtes dans un groupe, vous vous battez pour ce que vous faites et vous espérez que le monde vous écoute et vous balancez vos disques, et un jour le monde se retourne, et vous dit « quoi ? Tu as notre attention, quoi ? ». Et c’est un moment écrasant, terrifiant, effrayant parce que ça y est, le monde vous regarde soudainement et soudainement vous êtes dans Empire Magazine, ou dans Vogue, ou à la télé. Il faut faire très attention avec ces choses là. J’ai toujours été à New York et j’ai toujours aimé y être anonyme, et là nous étions à New York comme des espèces de célébrités. Nous étions beaucoup reconnus dans la rue, les gens venaient pour nous remercier pour le film, nous dire très gentiment qu’ils avaient beaucoup aimé. Alors Marketa m’a dit une chose très intelligente dans la rue : « Bien, c’est ce que tu voulais, c’est ce pour quoi tu as fait tout ce que tu as fait. Mais pense à cela : si tu flirtes avec la célébrité, ne sois pas surpris si elle te propose de coucher ! ». Donc le film nous a apporté un nouveau public pour nos chansons, après est-ce que l’on refera un film, est-ce que l’on enregistrera un disque, est-ce que l’on fera une tournée… En fait, c’est un chapitre incroyable, et je pense que cela nous prendra peut-être deux ans pour l’intégrer.
Pourtant votre duo est formidable dans le film. Est-ce que cela veut dire que l’on ne vous entendra plus chanter ensemble ?Glen Hansard : Nous envisageons de faire un disque ensemble en avril mais nous ne savons pas encore comment nous allons l’enregistrer et ce que nous en ferons. Nous savons juste que nous avons des chansons. Evidemment, le film a apporté beaucoup d’attention sur nos chansons mais nous n’allons pas faire un nouveau film pour promouvoir ces chansons. Notre prochain disque sera différent. Donc nous profitons de cela, de tout, de la beauté de cela, de toute cette attention, mais nous ne l’embrassons pas trop parce que c’est comme cela que tu te laisses entraîner par le courant dans une direction que tu n’as pas nécessairement voulue pour ta vie. C’est important de se laisser aller et emporter par le torrent mais toujours en ayant les bras et les doigts assez longs pour se raccrocher au rivage, et se sortir de l’eau.

Once est un film musical et une histoire d’amour, mais le film traite aussi en creux de l’immigration. Qu’avez-vous apporté au film en tant que jeune femme d’un pays de l’Est venue en Irlande ? Quelle est votre opinion ?Marketa Irglova : Je pense que nous avons tous les deux une opinion sur cela, des deux côtés de la barrière, parce que je suis une émigrante, et parce que Glen l’a aussi vécu en Irlande. Quand je suis venue en Irlande la première fois, c’était avant que nous soyons dans l’Union Européenne, et au moment du contrôle des passeports à l’aéroport, j’ai dû faire face à de nombreuses questions et on m’a mis un cachet qui disait que j’étais autorisée à rester un certain nombre de jours et pas plus. Une semaine ! Cela m’est apparu bizarre comme expérience parce que je n’avais jamais vécu cela avant. Les gens d’Europe de l’Est parle toujours de ce genre de choses, que lorsque vous allez à l’Ouest, ils vous regardent de haut. D’une certaine façon, ils ont ce sentiment que nous sommes pauvres et que nous sommes méprisables.
Glen Hansard : Oui, ou que vous voulez épouser un Irlandais pour avoir un passeport… Toutes ces conneries qui disent que les Européens de l’Est sont désespérément à la recherche d’argent. Alors que c’est faux, les gens là-bas sont très heureux.
Marketa Irglova : Donc, j’ai trouvé facile d’imaginer ce que cette fille pouvait ressentir parce qu’elle est dans un pays étranger, elle ne connaît personne, elle ne se sent pas particulièrement la bienvenue, et parce que le sentiment qu’elle a des gens est que pour la plupart vous êtes sur leur territoire ou que vous entrez dans leur espace et qu’ils se sentent menacés par vous d’une façon étrange. C’est une situation très difficile parce que quiconque quitte son propre pays pour aller dans un autre cherche une seconde chance. Et ils doivent tout recommencer par des choses très dures, quand les gens autour de vous ne vous encouragent pas du tout et que vous essayez de donner le meilleur pour avoir une vie meilleure. Et là, il y a cette personne, un Irlandais qui ne lui demande pas d’où elle vient, ce qu’elle fait là et qui s’en moque. Tout ce qui lui importe, c’est qu’ils s’entendent bien, qu’ils ont de bonnes relations et qu’il y a la possibilité de faire de la musique ensemble.
Glen Hansard : Pendant une grande période, les Irlandais sont allés travailler à l’étranger, cherchant de meilleures opportunités, allant en Amérique, en Angleterre, plus récemment en Australie, et cherchant de meilleurs boulots, un meilleur salaire, et depuis 15 ans, il semble soudainement que nous n’avons plus besoin de partir. Il y a plein d’argent ici. Et nous, les Irlandais, qui avons conquis le monde, pas en tant que peuple guerrier même si nous avons nos luttes, mais avec la poésie, la musique, les histoires, parce que nous sommes une nation d’écrivains, comme beaucoup de nations, ce qui est très étrange pour nous, c’est que maintenant nous sommes devenus la destination. L’Irlande est devenu un endroit où les autres peuples viennent pour saisir des opportunités, et pour nous cela est vraiment étrange. J’ai grandi dans un pays blanc et catholique. Tous blancs ! Tous catholiques ! Donc, en gros, ce qui se passe maintenant en Irlande, c’est que nous avons cette immense vague d’immigration et c’est difficile. Ce n’est pas mauvais en fait mais c’est comme à Londres il y a 15 ans où ils passaient par une phase de changement, et le changement c’est de l’effervescence. Cela a toujours été les ouvriers qui ont dû faire face à ces changements et avec l’immigration, car les émigrants viennent et vivent dans les mêmes quartiers que les ouvriers. La classe moyenne n’est pas en contact avec eux, car les émigrés n’habitent pas leur quartier. Donc il y a eu des tensions en Irlande et nous avons décidé qu’il était important de faire un film qui s’adresse au multi-culturalisme, car aucun film n’a parlé à ce point de l’explosion multi-culturelle qui est arrivée en Irlande les cinq dernières années. C’est ce que nous avons fait mais d’une manière très subtile. D’une certaine manière, le personnage masculin représente la vielle idée irlandaise du « C'ead Mile Failte", Cent Mille Bienvenues, parce que l’Irlande a toujours souhaité la bienvenue aux Américains, aux Italiens, aux étrangers, pour visiter notre pays, parce que le tourisme était une part importante de nos revenus. Donc nous avons toujours accueilli la chance d’avoir d’autres gens parmi nous, et maintenant nous sommes comme des petits morveux et nous rendons difficile la vie de ceux qui viennent vivre chez nous. Et ce n’est pas juste.
Propos recueillis par Arnaud Olzeski et Elaine McCarthy
Tous mes remerciements à Elaine McCarthy de Speakeasy.