Phillip Noyce est assurément un réalisateur discret. Bien qu'il ait dirigé certaines des plus grandes stars hollywoodiennes et signé des succès commerciaux importants, son nom demeure largement méconnu du grand public. On ignore même parfois qu'avant de devenir le maître d'œuvre de superproductions hollywoodiennes comme Salt, il fut, dans les années soixante-dix, l'une des figures de proue du renouveau du cinéma australien.
Un auteur australien
Né en 1950, Noyce appartient à la même génération que Peter Weir et George Miller. Le premier est révélé en 1975 par Pique-nique à Hanging Rock et le second tourne en 1979 le premier Mad Max. Phillip Noyce réalise quant à lui son premier long métrage (Backroads) en 1977 et s'impose dès l'année suivante avec Newsfront, qui remporte un grand succès critique et commercial (ainsi que l'équivalent australien de l'oscar du meilleur film). Chronique de l'existence d'un opérateur d'actualités cinématographiques, durant les années quarante et cinquante, Newsfront témoigne de la sensibilité du réalisateur dans les scènes intimistes, mais aussi de son souci d'inscrire les destins individuels de ses personnages dans un cadre socio-politique dépeint avec finesse (en l'occurrence, une Australie divisée sur l'attitude à adopter face au communisme).
Après deux films moins notables (Heatwave en 1982 et Echoes of Paradise en 1987), Phillip Noyce accède à une reconnaissance internationale grâce à Calme blanc (1989). Ce thriller est l'adaptation d'un récit de Charles Williams, l'un des maîtres du roman noir, qu'Orson Welles avait lui-même voulu porter à l'écran à la fin des années soixante (mais son film, demeuré inachevé, n'a jamais été distribué). Calme blanc s'apparente à un film à suspense minimaliste, puisque la quasi-totalité de l'action se déroule en pleine mer et repose sur la confrontation entre un couple (Sam Neill et Nicole Kidman) et un psychopathe (Billy Zane). À partir de ces éléments dramatiques réduits à l'essentiel, le réalisateur parvient à entretenir une tension presque permanente, grâce à la qualité de l'interprétation et à un usage brillant de l'espace, tour à tour restreint (le voilier du couple) et immense (l'océan à perte de vue). Au vu de l'efficacité narrative de ce film, il n'y a rien d'étonnant à ce que Phillip Noyce ait reçu, comme Peter Weir et George Miller (ce dernier ayant d'ailleurs coproduit Calme blanc), des propositions émanant des studios hollywoodiens.

Un artisan hollywoodien
Le premier film américain du réalisateur, Vengeance aveugle (1989), n'est cependant pas beaucoup plus qu'une curiosité. En prenant pour héros un vétéran du Vietnam (Rutger Hauer) devenu malgré sa cécité un virtuose du sabre, ce film s'efforce de transposer dans le cadre de l'Amérique contemporaine le personnage de Zatoichi, le bretteur aveugle japonais, héros d'une longue série entamée en 1962 (et prolongée en 2003 par le film interprété et réalisé par Takeshi Kitano). Ce projet original est malheureusement desservi par un scénario paresseux, qui accumule les situations rebattues et les personnages secondaires sans épaisseur ni saveur. Le film permet toutefois à Phillip Noyce de faire ses preuves comme réalisateur de scènes d'action.
Après ce long métrage en forme d'examen de passage, le cinéaste se spécialise aux États-Unis dans deux genres, le thriller et le film d'espionnage. Il s'illustre d'abord dans ce dernier registre avec deux adaptations de Tom Clancy, Jeux de guerre (1992) et Danger immédiat (1994), mettant en scène l'agent de la CIA Jack Ryan (Harrison Ford). Les deux films font suite à l'excellent À la poursuite d'Octobre Rouge (1990) de John McTiernan, dans lequel Alec Baldwin incarnait Ryan. Sans atteindre le niveau du long métrage de McTiernan, Jeux de guerre se révèle un honnête film d'action et de suspense, bénéficiant du savoir-faire dont Noyce avait déjà fait preuve dans Calme blanc et Vengeance aveugle. Danger immédiat est plus ambitieux et plus incisif, puisque ce long métrage décrit les différentes facettes (y compris les moins reluisantes) de la lutte que les États-Unis mènent contre les trafiquants de drogue colombiens. Le cinéaste y montre un président américain à la fois manipulateur et irresponsable, proche des chefs d'État indignes de leur fonction qu'Oliver Stone dépeindra dans Nixon et W. Bien plus irréaliste, Le Saint (1997) est également nettement moins convaincant : le héros de Leslie Charteris y est en effet précipité dans une intrigue à la James Bond qui ne lui convient guère. De plus, dans le rôle de Simon Templar, Val Kilmer est loin de faire oublier la prestation de Roger Moore dans la série télévisée des années soixante.
À Hollywood, les résultats de Phillip Noyce dans le domaine du thriller sont également inégaux. Écrit par Joe Eszterhas (le scénariste de Basic Instinct) et tourné par Sharon Stone immédiatement après le film de Paul Verhoeven, Sliver (1993) s'échine assez vainement à retrouver la tension érotique de son prédécesseur. Plus réussi, Bone Collector (1999) renouvelle l'habituelle traque d'un tueur en série en prenant comme héros un tétraplégique (Denzel Washington), menant l'enquête depuis sa chambre, grâce à l'aide d'une jeune policière (Angelina Jolie) qui se rend à sa place sur les lieux des crimes.

Trois autres films tournés loin des États-Unis
Phillip Noyce semble ensuite s'éloigner du cinéma de genre en tournant trois films hors des États-Unis, consacrés à certaines pages sombres de l'histoire du siècle précédent. Le Chemin de la liberté (2002) évoque ainsi les « générations volées », ces enfants métis qui furent arrachés à leurs mères aborigènes par le gouvernement australien. Adapté d'un roman de Graham Greene (déjà porté à l'écran en 1958, mais de façon très infidèle, par Joseph L. Mankiewicz), Un Américain bien tranquille (2002) utilise la guerre d'Indochine comme arrière-plan d'une mise en cause de la politique étrangère américaine. Enfin, Au nom de la liberté (2006) a pour sujet la lutte contre l'apartheid dans l'Afrique du Sud des années quatre-vingt. Avec ces trois œuvres, le réalisateur ne rompt pas pour autant tout lien avec le cinéma américain : non seulement Un Américain bien tranquille et Au nom de la liberté sont coproduits par des sociétés américaines, mais, dans ces trois films, Phillip Noyce emploie des acteurs américains (Brendan Fraser dans Un Américain bien tranquille, Tim Robbins dans Au nom de la liberté) ou des comédiens anglais menant des carrières hollywoodiennes (Kenneth Branagh dans Le Chemin de la liberté, Michael Caine dans Un Américain bien tranquille).
On aurait d'ailleurs tort d'opposer les films de genre réalisés par le cinéaste à Hollywood aux drames réalistes qu'il tourne loin des États-Unis : la mise en scène nerveuse d'Au nom de la liberté est effectivement digne de celle d'un thriller, et la critique des agissements de la CIA que propose Un Américain bien tranquille rappelle celle que l'on trouvait déjà dans Danger immédiat. C'est précisément cette capacité à lier des préoccupations socio-politiques à une efficacité narrative proprement hollywoodienne qui fait l'intérêt des meilleurs films de Phillip Noyce.

