Par Nicolas Houguet - publié le 05 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 05 octobre 2009 à 14h24 - 0 commentaire(s)
font size=3>Sous pression

C'est à Michael Mann que l'on doit deux films majeurs à la juste mesure du comédien. Ce fut Heat, d'abord, qui réunissait en haut de l'affiche deux géants Pacino et de Niro. Le premier, flic obsessionnel, poursuit le second, braqueur de génie. Leurs deux personnages font leur métier religieusement comme un sacerdoce, plus important qu'eux mêmes. Mais l'un des coups du grand braqueur tourne mal à cause d'un psychopathe qui a intégré son équipe. Le braquage dégénère en bain de sang. Ce qui attire la pression (l'un des sens de « Heat » en anglais) sur lui. Cette pression tenace et qui ne le lâchera pas, l'acculera à la fuite, c'est Al Pacino qui l'incarne.


Le film fut vendu comme un face à face de légende, réunissant deux monstres sacrés. C'est exactement ça mais pas comme on l'attendait. Ils apparaissent une dizaine de minutes face à face mais sinon ils sont chacun de leur côté, toujours en relation pourtant car ils s'épient et se traquent. Très vite leurs personnages sont liés, interdépendants, les deux faces d'une même pièce. On les voit confrontés dans une scène où ils prennent un café ensemble, dans une improvisation magistrale de deux acteurs qui se ressemblent et s'opposent. De Niro est taciturne, parle peu, mais il est très expressif, une faculté d'écoute impressionnante qui fait passer tous ses sentiments sur son visage. Pacino est le contraire. Il parle beaucoup plus et son regard reste fixé sur son partenaire, comme fasciné par lui. Cette scène est miraculeuse comme un duo musical parfaitement accordé. En cinq minutes, ils posent clairement les relations entre leurs personnages et leurs motivations divergentes. Pas besoin d'en faire plus. Ils sont liés comme l'eau et le feu.

On retrouve le Pacino énergique des débuts, celui de Serpico. Il court, il fait son numéro également, surjouant parfois à dessein (la scène avec l'indic, celle où il emmène sa télé...) pour souligner l'excentricité de son personnage, cette folie sous-jacente toujours prête à exploser. Il n'est pas si éloigné de ceux qu'il poursuit, en fait il serait presque plus allumé qu'eux, plus instable. De Niro est concentré et appliqué, appliquant des plans très précis. Ne connaissant pas ces plans, Pacino se fie à son inspiration. En fait la technique même des personnages rejoint celle des deux acteurs. De Niro est quelqu'un de méticuleux et de préparé qui a besoin de se concentrer longuement avant d'incarner un rôle. Pacino laisse lui beaucoup plus travailler l'inconscient, l'impression qu'il a d'un rôle. L'alliance de ces deux techniques fait de Heat un polar qui a révolutionné les codes du genre, notamment par une mise en scène qui privilégie l'ambiance, l'état d'âme des protagonistes, la tension qui explose dans des scènes d'actions mémorables. La confrontation des deux comédiens donne à cette histoire une profondeur que l'on n'attendait pas dans un film d'action et qui l'impose comme un classique.


Révélations marquait la seconde collaboration entre Pacino et Michael Mann. Là encore l'acteur est utilisé pour l'énergie et la ténacité qu'il sait si bien exprimer. Il incarne Lowell Bergman, producteur de la célèbre émission d'information « 60 minutes ». Il est une fois encore totalement immergé et passionné par son travail jusqu'à l'obsession (ce qui est un trait commun à beaucoup des personnages auxquels l'acteur prête ses traits). Il travaille ici pour inciter Jeffrey Wigland (Russell Crowe, méconnaissable), à violer la clause de confidentialité qui le lie à son ancienne compagnie et à révéler le terrible secret que s'escrime à cacher l'industrie du tabac (les cigarettes sont fabriquées avec des produits destinés à favoriser l'addiction et la dépendance). Or ce scientifique est réticent et fragile, sensible à la pression. Pacino fait preuve de toute son obstination et sa détermination intense pour le convaincre.

Le sujet aurait pu être austère et devenir proche d'un documentaire. Mais l'intensité et la fièvre que met le comédien à faire vivre son personnage vous emportent. Par lui on sent tout le risque, toute l'incertitude et le doute, car tout est fait pour que l'information ne passe pas. Il contribue largement à rendre ce film palpitant. Russell Crowe, instable et fragile, un « homme normal soumis à une pression énorme », est toujours prêt à s'effondrer. Pacino le soutient, avec une constance proche du sacerdoce, là encore. Comme dans Heat, il semble investi d'une mission. Il y a ce côté illuminé, idéaliste et fantaisiste que l'on retrouve souvent dans ses personnages, même les plus sombres. Et dans ce personnage sous pression, on retrouve cela.
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