Ainsi, ces personnages sulfureux trouvent leur humanité déviante, qui, si elle est abjecte, ne leur est pas déniée. Pacino ne simplifie rien. Même lorsqu'il s'agit d'incarner l'impitoyable Shylock, assoiffé de vengeance, dans
le Marchand de Venise. Il devient sous les traits du comédien un homme brisé dont la rancune est la seule chose qui justifie encore son existence (il a perdu sa fille et sa fortune). Il devient aussi le symbole des juifs parqués dans le ghetto de Venise au 16ème siècle, conspués et humiliés de toutes parts. Il est cruel mais on parvient à le comprendre. Inspirer la désapprobation et l'horreur en même temps qu'une sorte de compassion est un tour de force auquel Pacino nous a habitués. Il ne renie jamais la dimension humaine de ses personnages. C'est ce qui fait sa grandeur.
Malgré de multiples nominations et consécrations, on le voit très tard récompensé par un oscar, mais pour un rôle qui est emblématique de sa manière, celui du colonel Franck Slade dans
Le temps d'un week end, remake de
Parfum de femme. Là où Vittorio Gassman incarnait un être aveugle, cruel et malsain, Pacino incarne un homme désespéré et bourru, beaucoup plus humain et profondément blessé, attentif aux sentiments des autres (quand Gassman était égoïste et sadique, antipathique et replié sur sa dépression suicidaire). Un jeune étudiant est chargé de prendre soin pour un week end d'un vieil aveugle, militaire à la retraite, pendant l'absence de sa fille qui s'occupe habituellement de lui. Mais cet homme excentrique et autoritaire va entraîner son assistant dans une folle chevauchée, s'enivrant pour la dernière fois des plaisirs de la vie: le luxe, les bons restaurants, les Ferrari et surtout les femmes.
Al Pacino est monumental et porte littéralement le film. Il incarne un homme brisé, aigri et désespéré, totalement lunatique, qui souhaite s'offrir une dernière part d'existence avant d'y renoncer, car il ne peut plus supporter d'être diminué et dans le noir (comme il le dit dans l'une de ces explosions enragées dont il a le secret). Il y a aussi cette scène merveilleuse de tango où l'aveugle distingué charme une jeune femme en dansant avec elle. Audacieux, charmeur, fantaisiste, vulgaire, colérique, abattu, dépressif et charismatique, Pacino n'a jamais été aussi irrésistible que dans ce rôle où l'on hésite constamment entre s'agacer ou s'attendrir de ce personnage.

Il maintient l'ambiguïté tout au long du film, parvenant même à atténuer un happy-end à l'américaine assez lamentable au vu du reste du film en lâchant: « j'ai fait fort dans le mélo ». Et dans le rôle de cet homme qui reprend goût à la vie tout en voulant la quitter, dans le regard fixe de ce personnage perdu dans le néant, c'est toute la finesse et la richesse de l'acteur qui explose, hors des étiquettes (il n'est plus gangster), il livre une performance exceptionnelle qui transcende véritablement le film académique qui sans lui perdrait toute saveur.