La belle a ensuite prêté son physique et sa voix à la tentatrice sublime et vénéneuse de l'étonnant
La légende de Beowulf de Robert Zemeckis. On y retrouvait toute la fureur, la violence, la rude sensualité des romans du Moyen-âge. Elle incarnait l'irrésistible mère de Grendel qui faisait peser sur le royaume du Danemark une sombre malédiction. La mise en scène était innovante et dynamique, adoptant la technique du « performance capture », permettant de rester proche des expressions et du jeu des comédiens tout en proposant des mouvements de caméras et des effets spéciaux à couper le souffle (procédé prometteur déjà expérimenté sur le Pôle Express, du même réalisateur). Les scènes d'action gagnent logiquement une intensité rare (rappelant l'efficacité d'un jeu-video monumental comme God of war). Mais c'est son caractère cru, onirique, charnel qui distingue cette oeuvre. La troublante Angelina revient à sa première manière, celle d'une beauté ensorcelante et maléfique, apportant au récit cette aura mystérieuse et presque ténébreuse qui fascine tant chez elle.
A cette époque de sa carrière, c'est surtout sa capacité à épouser des psychologies subtiles et contrastées qui impressionne. Elle a suffisamment d'expérience et d'envergure pour ne plus jouer totalement à l'instinct, avec une force sauvage. Elle entre sobrement dans l'intimité de ses personnages, comme ce fut le cas avec Mariane Pearl. Seule la douleur absolue et le cri final de son horrible deuil expriment toute la fureur d'Angelina. Mais tout au long d'
Un coeur invaincu, c'est son calme, sa retenue et sa maturité qui structurent le personnage.
Pour incarner la sphère intime tourmentée du héros de
Raisons d'Etat de Robert de Niro, c'est elle qui est choisie. Elle est l'épouse mal-aimée de Matt Damon, la victime impuissante de sa froideur, de sa distance et de son culte du secret. C'est ainsi que le cinéaste approche la CIA. Plutôt que de faire un cours d'histoire, il raconte l'intimité de l'un de ses créateurs. Et c'est là que Jolie a un grand rôle à jouer, car d'une certaine manière, elle est l'une des clés de l'histoire. Car c'est l'intériorité des personnages qui est au coeur de cette oeuvre d'une beauté classique. Ils apparaissent tourmentés, insatisfaits, impénétrables. Pour l'épouse délaissée, l'agence devient symbole de frustration, tout comme elle est ce à quoi Matt Damon sacrifie tout. Cette approche psychanalytique de l'espionnage est audacieuse et inattendue. Elle marque surtout le retour de Robert de Niro derrière la caméra, qui s'impose également comme un metteur en scène de tout premier ordre.

C'est cette veine plus intime qu'Angelina Jolie explore de nouveau dans le dernier film en date de Clint Eastwood, L'Echange (The Changeling). Sa grande sensibilité nourrit à présent ses rôles. Elle y est une mère dont le fils a été kidnappé mais lorsqu'elle le retrouve, elle ne le reconnaît pas. Le film est présenté au 61ème festival de Cannes et sortira en Février 2009. Il confirme cette tendance heureuse dans la carrière de l'actrice, qui se consacre à des rôles plus riches et plus intimistes. Elle a réussi à faire oublier Lara Croft et incarne enfin des personnages à sa mesure (comme ceux pour lesquels elle a d'abord été reconnue dans Gia ou Une vie volée).
On pourra dire tout ce qu'on voudra sur Angelina Jolie, la juger à l'emporte pièce et on ne s'en privera malheureusement pas. Elle ne laisse assurément personne indifférent. On pourra pointer ses excentricités, colporter ces rumeurs étranges, se repaître de photos volées avec son compagnon ou avec ses enfants. On pourra même moquer ses engagements, se repaître des tabloïds estivaux. C'est le côté obscur des acteurs bankables et aussi l'injustice profonde qui leur est faite car on en oublie presque leur talent.
Mais sans se concentrer sur les ragots, sur la plastique de la dame ou sur sa vie privée, on se rend compte qu'on est devant une actrice d'une intensité et d'une générosité rares, qui s'investit souvent d'une manière extrêmement troublante dans ses rôles, qui s'y engage totalement avec une audace et une intelligence dont bien peu sont pourvus. Avec la sortie du De Niro et du Winterbottom, son apparition dans le
Sin city 2 de Miller et Rodriguez, on a l'impression que le malentendu se dissipe enfin et qu'on redécouvre la richesse de son jeu: cette grande force alliée à cette grande vulnérabilité qu'elle parvient à insuffler à ses rôles. Car elle est enfin redécouverte et reconnue à sa juste et grande valeur, celle d'une comédienne intuitive, qui livre régulièrement des prestations remarquables, dans des films qui n'ont pas toujours été à sa hauteur.