La vie médiatique est ainsi faite qu'un des plus grands réalisateurs de notre temps passe pour une épave. On s'amuse de cet homme rongé par ses démons sans trop s'appesantir sur son oeuvre majeure, en se concentrant sur son aura scandaleuse. Il a commencé en réalisant un film pornographique sous un pseudonyme, puis enchaîna avec
Driller Killer, un pur film gore où un artiste dans la dèche massacrait des gens pendant la nuit sans en conserver le souvenir à l'aube. Puis il gagna une réputation avec
Ms 45, l'histoire d'une femme violée à plusieurs reprises qui accomplit sa vengeance barbare et meurtrière dans les rues de New York. Abel Ferrara est un cinéaste extrême, intense, qui montre une violence poussée à bout. Mais il est bien plus que cela.
Son attachement à New York, sa peinture de la mafia, des gangs (
Nos funérailles, King of New York, Christmas) le placent dans la même tradition que Scorsese, surtout avec la dimension spirituelle qu'il apporte à tous ses films. Mais il va beaucoup plus loin dans la noirceur et dans le désespoir. On songe à Dostoievski dans sa fièvre et les thèmes qui l'intéressent : la rédemption souvent douloureuse et une religion omniprésente, incarnée, l'ombre du péché originel, de la faute, planant en permanence au dessus de ses personnages et de leurs tourments.
Dans
China girl en 1987, il réinterprète le mythe classique de Romeo et Juliette, deux jeunes gens qui s'aiment dans un univers baigné de haines et de rancoeurs (les familles respectives s'affrontent dans des gangs rivaux, ceux de Little Italy contre ceux de Chinatown). On retrouve cet amour impossible dans une société envahie par la démence dans son
New Rose Hotel, dans lequel le couple formé par Willem Dafoe et Asia Argento oppose sa passion profonde et sincère à l'ineptie universelle d'une société corrompue. Pour Ferrara, comme il l'exprimera clairement dans l'une de ses oeuvres majeures,
The Addiction, il n'y a pas d'histoire ou d'évolution mais un éternel retour des mêmes obsessions.
Nous portons en nous des maux éternels. La modernité de la ville, ce n'est que le cadre froid, impitoyable et nocturne de ce monde dont nous avons hérité comme d'une punition et que nous ne savons pas comprendre. L'humanité erre à sa surface, livrée à elle-même et à ses tourments. Et même lorsqu'il réalisera son remake de
l'Invasion des profanateurs de tombes avec
Body Snatchers, il basera l'effroi sur ces personnages qui sont dépossédés de la seule chose qui leur reste, leur humanité, leurs tourments, leur identité.