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Portrait : Denzel Washington [page 4]

Par Nicolas Houguet - publié le 20 novembre 2007 à 11h04 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h16 - 0 commentaire(s)
Anti-héros

C'est dans le contre-emploi que l'icône qu'est devenu Denzel estomaque. Parce qu'on l'attend forcément bienveillant, désintéressé, vertueux, chevaleresque et sans failles. Et il se joue de cette idée préconçue au début des années 2000. C'est avec surprise qu'on le redécouvre dans Training day, en flic ripou corrompu jusqu'à l'os. Il prend tellement à contre-pied qu'on y croit immédiatement. Denzel s'aventure hors de sa voie toute tracée et c'est presque spectaculaire, il compose l'une des plus belles pourritures de ces dernières années, à la fois sympathique et totalement amoral (lui à qui on reconnaît d'ordinaire une moralité irréprochable). Là il prend réellement son envergure car on ne l'attendait franchement pas dans ce registre, c'est un peu comme découvrir Henry Fonda l'exemplaire dans le rôle horrible de Frank dans Il était une fois dans l'Ouest. Alonzo Harris ressemble à ceux qu'il est censé traquer, se comporte dans les bas-quartiers comme un gangster plus que comme un flic, il tourmente sa nouvelle recrue m'initie à son quotidien et à ses combines, le met au parfum, le violente, il ne voit plus où est le mal, il se considère comme la référence expérimentée qui doit affranchir le bleu. Il est assez impressionnant.


Cela lui vaut un oscar et un tournant dans sa carrière, lui permettant d'aborder des rôles plus troubles, surtout auprès de Tony Scott. Denzel peut avoir des tourments, des fêlures, et même une certaine cruauté. Il est humain après tout. Il gagne en épaisseur, en rugosité. Man on fire en est le plus brillant exemple. Car le héros Creasy est bourru, au bout du rouleau, pas commode. A l'inverse de l'image sympathique et emblématique que l'on a de Denzel. Il est porté sur la bouteille et désabusé, antipathique au début du film. Evidemment l'amitié qui se noue avec la jeune Dakota Fanning, l'attendrit et le rend humain. Mais après l'enlèvement de celle-ci, on assiste à l'une des plus belles histoires de vengeance de ces dernières années: dure, impitoyable et jusqu'auboutiste. La violence du héros ne connaît pas de pitié, sa réaction est furieuse et froide. A la mise en scène explosive de Tony Scott qui expérimente sans cesse de nouveaux procédés, multiplie les plans pour appuyer la violence sans compromis de son oeuvre, répond ce personnage monolithique, spectaculaire, figé dans sa douleur comme dans un traumatisme. L'intégrité dont les deux hommes font preuve, ce déchaînement de violence qu'ils savent justifier de leurs deux manières complémentaires (la sobriété de jeu de Washington, le style décomplexé et justifié de Tony Scott) font de ce film un moment d'une rare intelligence dans le cinéma d'action contemporain, car il ne cède à aucun cynisme, à aucun second degré, aucune punchline. Il s'assume comme un film violent, cruel, sans aucune concession, une oeuvre absolue comme on n'en avait pas vue depuis longtemps à un tel degré d'intégrité, un parti pris artistique total, ambitieux, sans volonté d'adoucir les angles, de faire quelque entrave que ce soit pour chercher la connivence. Man on Fire est un objet brut comme on n'en fait plus, un coup de poing dans la gueule et un très grand film. Car il tient aussi par le charisme de Denzel Washington, son jeu investi et sobre, parfait contrepoint à l'audace de montage et de cadrage de Scott. L'alliance et la cohérence du propos en deviennent exemplaires. Lorsqu'il n'a pas un comédien de ce charisme pour le soutenir, ça donne pour Tony Scott quelque chose d'intéressant mais de beaucoup plus bordélique et désuni: Domino.


Denzel Washington est un acteur sérieux et investi, parfois même habité par ses rôles (Malcolm X est spectaculaire à ce titre). Au fil de sa carrière, il a évolué vers un registre plus trouble. Dans American gangster, il poursuit dans cette voie, celle de sa maturité, en incarnant un gangster emblématique, un trafiquant de drogue avec un sens aigu des affaires qui a compris avant tout le monde (mais dans sa branche), ce qu'était la mondialisation. On y retrouve son élégance, son activisme discret et constant: un homme noir empiétait sur les plates bandes des mafia traditionnelles, italiennes, qui considérait sa race comme inférieure. Mais il est surtout débarrassé de cette exemplarité, de cette moralité à laquelle il a longtemps été associé. Il a échappé aux stéréotypes projetés sur lui et gagné une liberté absolue dans le choix de ses rôles.
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