Par Nicolas Houguet - publié le 05 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 21 janvier 2010 à 17h56 - 0 commentaire(s)
Le style des personnages

La filmographie des frères Coen est toute entière centrée sur les personnages, c'est par eux que passent les émotions, dans leur manière de faire face aux situations les plus absurdes. Les péripéties découlent des personnages, de leur point de vue et de leur manière d'aborder le monde.Le héros typique des frères Coen est celui qui n'a absolument rien d'héroïque. Ainsi, Ed Crane le héros de The Barber est exemplaire. Il parle peu, est étranger à tout ce qui lui arrive, y compris le meurtre et la condamnation qui va avec (comme l'Etranger de Camus). Sa vie est ennuyeuse, quoiqu'il arrive, monotone, résignée jusque dans son échec absolu et son issue dramatique. Le grand Duc du Big Lebowski est fier lui de sa vie marginale, ce qui fait toute sa noblesse. Le contraste qui s'expose d'ailleurs avec l'autre Lebowski, milliardaire grognon et infirme confirme ce que les frères pensent de la norme, de la réussite et des clichés qui vont avec, à quel point ils se placent en dehors, hors des poncifs et des personnages attendus.


Barton Fink

De l'avis général, leur grand chef d'oeuvre est Barton Fink en 1991. Plus qu'une critique de Hollywood, qu'une satire des auteurs et de leurs prétentions nombrilistes, il s'agit probablement ici de l'une des plus grandes réflexions sur l'imagination (ou plutôt son absence) au cinéma. Proche de l'univers d'un David Lynch dans son caractère onirique et cauchemardesque, avec des acteurs exceptionnels (John Turturro et John Goodman) qui collent à l'univers des auteurs, avec une mise en scène maîtrisée de bout en bout, au coeur de la crise que traverse le héros.
Tout commence quand Barton Fink connaît le succès avec une de ses pièces à New York, ce qui lui vaut d'être appelé à Hollywood par un grand producteur. Ce dernier veut la marque « Barton Fink » pour écrire le scénario d'un film de catch. Or, Barton est un intellectuel qui a de hautes ambitions: il veut se faire l'interprète de l'homme du peuple dans ses oeuvres. Dérouté et contrarié par ce projet, il ne parvient pas à s'y mettre et s'enfonce dans le cauchemar de l'écrivain en panne. Son sujet devient l'obsession qui le poursuit sans cesse, le plonge dans une vie cauchemardesque avec comme seuls recours des personnages étranges, un prétendu vendeur d'assurances qui occupe la chambre contiguë à la sienne, et la femme d'un écrivain totalement alcoolique et qui passe la moitié de son temps hors de lui et donc incapable d'écrire quoi que ce soit.
La réalité devient autre, transformée par le malaise de Fink, jusqu'au papier peint détrempé de sa chambre qui se décolle et fait écho à son désarroi. A défaut d'emplir son scénario, le malaise et les obsessions du personnage finissent par contaminer son monde et l'univers du film, le rendant presque claustrophobe puisque totalement refermé sur lui-même, cloîtré dans sa pose d'homme qui écrit soi-disant pour le peuple alors qu'il est totalement égoïste, complaisant et apitoyé sur lui-même. La situation du personnage, l'histoire étrange qu'il vit, n'est que le reflet de son intériorité. Jamais on n'est extérieur à Barton, tout ce qui arrive semble être le fruit de son tourment, on est davantage en plein dans ce qu'il ressent que dans ce qui lui arrive vraiment.
C'est un grand film, car bien peu de metteurs en scène osent cette exigence de ne pas se concentrer sur l'évidence de l'action mais plutôt sur une impression dominante, ici l'angoisse de la page blanche qui envahit tout. A ce niveau de qualité et de suggestion à laquelle le spectateur adhère, au delà même de l'histoire qu'on raconte, on ne pourrait guère citer que David Lynch et Sofia Coppola dont les films sont si puissants de suggestions et vous laissent une impression aussi persistante.


Fargo

Ce film est une sorte de synthèse sage de leur cinéma, comme un retour aux sources, vers un film noir, paradoxalement très blanc et enneigé. Le ton est beaucoup plus sobre et la violence telle qu'elle est montrée, rappelle à bien des égards Blood simple. Les personnages sont toujours aussi marqués et caractérisés. Cependant, la mise en scène est plus naturaliste.
Ce qui est assez déroutant avec les Frères Coen, c'est qu'on est tentés de les étiqueter drôles, forcément légers et déjantés. Et à chaque film, ils vous prennent à contre-pied. Ils ont un regard certes particulier mais qui n'exclut en rien la violence ou la gravité. Un vendeur de voiture, un pauvre type dominé par son beau père, organise le kidnapping de sa femme. Or cela tourne vinaigre car les hommes après avoir enlevé la malheureuse commettent plusieurs crimes. Une femme policier tenace va peu à peu découvrir la machination.
On retrouve les personnages pittoresques et typés, la tendresse du regard. Mais il y a aussi ce suspense parfaitement maîtrisé, un polar tout ce qu'il y a de plus classique où l'on est avides de savoir comment l'enquête va se résoudre, comment le coupable va être démasqué. On retrouve également les grandes figures d'acteurs qui peuplent les films des frères depuis le début. Frances McDormand est d'une humanité touchante dans son rôle de flic, toujours à l'écoute et toujours en empathie. Steve Buscemi, que l'on retrouve peu ou prou à chaque opus des metteurs en scène, campe ici une petite frappe parfaite. Wiliam H Macy, excellent comme à son habitude (on se souvient notamment de lui dans le rôle de l'ancien surdoué dans Magnolia de P.T Anderson), est émouvant de justesse. Les méchants sont eux des brutes épaisses assez stupides, mais avant tout abjects.
On a tendance à attendre des réalisateurs quelque chose de marqué, comme un univers parallèle avec des codes forts et décalés. Ici, le style des Coen est omniprésent mais moins outré que dans des projets comme Arizona Junior ou the Big Lebowski, pas de voix off, pas d'intermèdes musicaux. C'est une belle enquête sobre et discrètement décalée, comme une sorte d'étude de caractère.
Dans leur oeuvre, souvent marquée par l'exercice de style et pleine de références, Fargo est un film à part qui peut dérouter par sa simplicité. Il peut être également vu comme une sorte de polar social, de point de vue sur une petite ville, de gens qui ne se retrouvent jamais dans les films classiques (de la femme flic et enceinte, au mari méprisé).

A revisiter toute la filmographie des frères Coen, on se dit que c'est pour ces figures émouvantes de gens du quotidien, banals, parfois vils, sympathiques ou drôles mais sans l'envergure des grands héros hollywoodiens qu'on aime leur cinéma.
Un panneau mensonger au début de Fargo nous affirme qu'il s'agit d'une histoire vraie. Mais il y a de ça. Il y a tant d'humanité dans ses personnages qu'elle pourrait fort bien l'être. On pourrait d'ailleurs dire ça de tous leurs films, stylisés et marqués certes, outrés et excessif parfois, drôles souvent, mais toujours d'une profonde justesse.
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