Par Nicolas Houguet - publié le 19 février 2008 à 02h04 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h50 - 0 commentaire(s)
Reflets dans un oeil d'or

L'acteur a toujours fondé son jeu sur la part trouble et indéfinie de l'humain. Ce charisme étrange et fascinant, ce magnétisme qu'il parvient à dégager en permanence ne ressemblent en rien à celui d'une belle gueule traditionnelle, quelqu'un qui serait simplement beau. Beaucoup d'hommes sont plus beaux que lui. Il apparaît très souvent empâté, fatigué, boudeur, farouche, malsain. Mais il a cette présence indéfinissable et troublante, ce regard incroyable qui le distingue, une étrange grâce souvent charmeuse, souvent trouble et souvent inquiétante.


Plusieurs films s'en sont fait l'écho, du Corrupteur (où il incarnait un jardinier qui avait une influence extrêmement néfaste sur deux très jeunes gens) au Dernier Tango à Paris. Le premier à exploiter cette ambiguïté sexuelle indéniable et un peu malsaine est Reflets dans un oeil d'or de John Huston.

Le comédien y campe un personnage à contre emploi, un militaire rigoriste aux pulsions homosexuelles refoulées. Il est marié à une femme qu'il délaisse et qui ne trouve refuge que dans de longues balades à cheval. Elle, c'est Elizabeth Taylor, qui a connu le même genre de rôle d'épouse bafouée et frustrée dans La Chatte sur un toit brûlant. Par coïncidence, quoique le film soit adapté d'un roman, le scénario est signé par Tennessee Williams.

L'ambiance sur le plateau est détendue (ce qui est assez rare dans le parcours du comédien), on est entre amis. Il racontera dans ses mémoires en garder un souvenir heureux où le réalisateur l'a laissé tranquille (il se contentait de choisir les bons acteurs et les dirigeait finalement assez peu, les laissant libres). Brando est ici impressionnant de raideur et de froideur, torturé par sa sexualité inavouée, pris dans les tourments de sa morale, de tout ce qu'il s'empêche d'être, ce qui transforme son personnage en véritable sadique (dans la scène où il martyrise le cheval préféré de son épouse). Il endosse ce rôle avec tout le réalisme et le naturalisme dont il est capable, avec une gravité et une tension impressionnante. Tout en étant totalement retenu, renfermé, on sent tout le côté malsain de cet homme et sa tragédie intime. Assurément l'un de ses plus grands rôles car nul mieux que lui ne sait exprimer ces êtres torturés, sur lesquels il est impossible de porter un jugement définitif. On comprend ses raisons, son obsession pour ce jeune soldat qu'il désire en secret.


Huston considérait ce film comme l'une de ses plus belles réussites. Ce fut un tournage comme Brando les aimait, où on respectait son processus créatif où on le laissait libre d'improviser, d'ajouter des choses. Il dirait plus tard qu'il n'a d'ailleurs pas eu tout le crédit qu'il méritait, car il a participé à la réécriture de la plupart de ses rôles. Huston lui, en grand metteur en scène, a reconnu cet apport et l'a respecté, affirmant contre les rumeurs qui couraient sur son compte que l'acteur était obéissant et n'avait jamais changé son texte.

La grande différence est sans doute que Huston, avant Coppola, et comme Kazan, travaillait en collaboration avec ses acteurs, ce qui correspondait en tous points à ce qu'attendait Brando. Un peu comme dans La Nuit de l'Iguane du même réalisateur, on a véritablement l'impression d'assister au travail d'une troupe de théâtre tant la symbiose entre les interprètes est grande, on sent que les conditions de travail sont idéales.

Pourtant l'atmosphère du film est inverse, étouffante, oppressante, malsaine, où le non-dit est roi, la frustration, le refoulement, toute cette face sombre que Tennessee Williams sait si bien écrire. Il se dégage de ce film un malaise profond, comme une plongée dans ce que l'humain a de plus trouble, de plus glauque. Admirablement servi par un Brando grandiose de sobriété inquiétante et aux explosions violentes de culpabilité et de détresse, à la fois pathétique, vulnérable, méprisable et déchirant, on peut parler de véritable leçon d'interprétation. Reflets dans un oeil d'or est un chef d'oeuvre. Rarement le comédien a été aussi bien dirigé, à chacune de ses scènes, on sent la profonde admiration qu'avait Huston pour son talent. Lui qui fut si souvent en conflit avec des réalisateurs qui ne comprenaient pas sa manière de travailler, il s'agit là d'une rencontre rare, une collaboration entre artistes d'exception.


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